Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

Mozart et les Lumières

 

Mozart et les Lumières

 

 

 

 

Mozart et les Lumières… musicien de l’éternelle jeunesse,  appartient au temps et à l’espace des Lumières.

 

Chronologiquement, la brève et intense durée de son existence (1756-1791) coïncide avec le triomphe, l’aboutissement et peut-être déjà, le retournement des Lumières européennes. En Europe, l’histoire s’accélère, oublie la polyphonie baroque des principautés éloignées ou des cités étrangères les une aux autres pour s’individualiser et lutter. L’hégémonie culturelle de la France, l’ascension politique et les victoires de la Prusse, la modernisation effrayée de l’Autriche, la déroute des Jésuites chassés d’Espagne, de Portugal, de France et obligés de se réfugier chez l’ennemi protestant, l’irrésistible montée des femmes qui dominent les salons et règnent, avec Marie-Thérèse et la Grande Catherine, sur les deux grands empires centraux et orientaux, l’avènement des deux révolutions américaines et françaises, orchestrent, dessinent et font basculer l’époque classique.

 

Spatialement, l’itinéraire et le périple des voyages de Mozart en Autriche, en Allemagne, en Belgique, en France, en Angleterre, aux Pays-Bas, en Suisse, en Bohème, en Italie, s’inscrivent, à l’’écart des pays du nord, la Scandinavie et la Russie, et le Sud Ibérique, l’Espagne et du Portugal, sur un axe Est-Ouest des Lumières européennes.

 

Les Lumières, ce grand mouvement de civilisation qui n’a excepté aucun aspect de la vie de la société européenne, a engagé une évolution philosophique, politique, morale, religieuse, économique et esthétique sans précédent. Les Lumières ont poursuivi un rêve d’harmonie de l’homme et de la nature, un projet d’unité de la société européenne fondée sur la paix perpétuelle (Bernardin de Saint Pierre, Jean-Jacques Rousseau), la fraternité (les loges maçonniques), le commerce libre (des physiocrates), le droit individuel à la recherche de la beauté et du bonheur. Pour autant, elles n'ont pas évité la diversité dont résonnent leurs dénominations nationales : le côté pratique, quasi gestuel de l'Enlightenment, le mouvement en avant de l’Aufklerung (« au commencement était l'action »), l'étiquette théâtrale de l'Illustration, la fixité rayonnante des Lumières françaises, illustrent à leur manière, mezzo vocce, les légers écarts qui parasitent ce rêve d'unité.

 

Alors unité ou diversité? La réponse n'est pas simple et si Mozart est fils des Lumières, fils du temps et de l'espace des Lumières, il faut bien poser la question: qu'est-ce que les Lumières ? Faisons court et demandons leur avis à des philosophes.

 

A la question, Was ist Aufklerung ? Nous avons la réponse du plus grand des philosophes allemands qui publie son grand livre, la Critique de la raison pure, en l 781, l'année même où Mozart donne son congé définitif à la servitude en quittant Colloredo et Salzbourg. Kant livre avec sa réponse, une idée européenne de l'émancipation et de la liberté « Viva la liberta ! » pour l'humanité qui « ne veut plus servir ». Le partisan des Lumières dit: « sapere aude », ose savoir, ose t'émanciper par toi-même et advenir par ton action propre à la majorité. Qui ne reconnaît ici le mouvement irrésistible de Mozart pour s'affranchir « par lui-même » de la tutelle du Prince-Archevêque ? Trois siècles plus tard, en 1932, à la veille de la prise d'Hitler en Allemagne, Ernst Cassirer revient, dans la philosophie des Lumières, sur l'esprit du XVIIIe siècle pour le définir comme « la foi en l'unité et l'immutabilité de la raison ». Une raison qui est énergie créatrice accordée à la nature, construction d'une harmonie de l'expérience et de la pensée, accord du monde sensible et intelligible. La philosophie des Lumières modifie la théorie de la connaissance en réévaluant l'intuition sensible et le jugement, nuance l'idée de la religion en introduisant la tolérance et l'optimisme, conquiert et stabilise l'histoire en découvrant l'anthropologie et de nouvelles civilisations, défend l'idée d'un droit universel qui doit être déclaré et consenti, et enfin, last but not least, fait du jugement de goût et de l'esthétique du beau, la pièce maîtresse de la réflexion en prônant la recherche du bonheur comme un but légitime de la vie humaine.

 

Hegel sera plus critique, qui voit dans la trajectoire des Lumières identifiée à celle des Lumières françaises, le moment de la séparation. Les Lumières se caractérisent par le rejet de la religion, l'opposition du croire et du savoir, la distinction de la foi de l'intellection. Selon l'auteur de la Phénoménologie de l'Esprit, les Lumières vont séparer le fini et l'infini, le sensible et la pensée, en faisant descendre le ciel sur la terre. Du coup, toute essence deviendra une essence humaine, singulière et l'utilité sera le concept fondamental des Lumières. L'homme et le monde seront rationalisés et naturalisés. Ayant vidé la foi de son contenu, les Lumières introduiront la vanité de l'entendement et la survalorisation de la liberté et de la volonté. C'est la liberté absolue qui entraîne la terreur car, dit Hegel, ce n'est pas la liberté ou la mort, mais la liberté et la mort, ce n'est pas seulement la volonté générale comme somme des volontés singulières, mais l'annihilation de toutes les volontés singulières.

 

Dans ce programme des Lumières, à quoi faut-il rattacher Mozart ou encore qu'est-ce que Mozart a apporté ? Une telle question a déjà été abordée à plusieurs reprises par les études mozartiennes et tour à tour, les Massin, Dominique Jameux Jean Victor Hocquart et plus récemment (Nicolas Till, se sont interrogé et ont répondu. Mozart et les Lumières, ce serait en un sens, tout Mozart... Le temps manque pour explorer entièrement à notre tour, le sujet et nous nous bornerons à quelques aspects énigmatiques de la vie et de l'œuvre de Mozart qui peuvent en être éclairés. La pédagogie, la religion, la culture. Dans l'ordre: comment devient-on un enfant prodige ou la pédagogie des Lumières ? Comment peut-on être à la fois catholique et franc-maçon ou, qu’est-ce que le catholicisme bénédictin éclairé de Salzbourg? Qu'est ce que Mozart a emprunté ou apporté à la culture des Lumières? Enfin, comment comprendre l'échec social final du plus grand génie musical de l'époque ou le romantisme au temps des Lumières ?

 

La pédagogie des Lumières

Mozart enfant fut trois choses : un enfant prodige, un enfant star un enfant savant. Que doit-il ou que doivent-ils à la pédagogie des Lumières ?

 

L'enfant prodige. Paradoxalement, si Mozart est un véritable enfant des Lumières, c'est pour avoir été éduqué par son père Léopold, façonné par son effort sans précédent grâce à l'instauration d'une pédagogie nouvelle qui vise les dons singuliers et l'épanouissement d'un individu unique. Mozart et son père Léopold. Ou comment se forme l'homme par l'homme? Léopold n'a pas instruit son fils dans la musique pour lui donner, comme le faisaient les Anciens. une place et des responsabilités dans la cité, il ne l'a pas dirigé dans l'asile du monastère pour édifier un savoir de l'éternité, il ne lui a pas même enseigné le latin et ce qu'il fallait d'humanités et de distinction pour tenir son rang dans une Europe catholique selon la pédagogie éclairée des collèges jésuites, non, il a tout sacrifié et tout organisé autour des aptitudes et des dons singuliers de l'enfant qui, à trois ans, avait brandi non sans quelques pâtés, sa première composition musicale. Ce faisant, Léopold Mozart s'est inscrit dans le mouvement général de la réforme pédagogique de son temps.

 

Après Comenius plut tôt, Locke, Rousseau, Diderot, Kant et plus tard, Herder et Schiller, la pédagogie devient l'affaire centrale du siècle. Son résumé le mieux équilibré se trouve peut être dans Quelques pensées sur l'éducation de Locke (1693) qui inspireront tous ses successeurs. Solidaire d'une théologie qui ne lui retire pas la caution de la transcendance, la pédagogie de Locke, expression du protestantisme libéral venu des Arminiens de Hollande et des latitudinaires de Cambridge, modère l'orthodoxie calviniste qui écrase l'homme sous le décret de la grâce et de la damnation. L'homme pécheur, nécessite une discipline vigilante et rigoureuse mais la liberté existe et chaque individu est responsable de son usage. L'éducation conquiert alors ce qui a été perdu par la prédestination. Si tous les individus naissent égaux, seule, l'éducation établira entre eux des différences de perfection par le progrès. Cette conception justifie le rôle primordial de la pédagogie au siècle des Lumières et trace la double orientation suivie par Léopold: la nécessité ou la discipline sans faille de l'exercice quotidien, la liberté ou l'appui donnée à la l'inspiration et à la création. Dans la tradition française inspirée par Locke, d'Holbach, Helvétius, Condorcet, on insiste sur l'importance des mécanismes mentaux et des moyens pratiques de progresser. Un bon éducateur s'appuie sur des connaissances psychologiques nécessaires pour capter l'attention de son élève et fixer les étapes de ses acquisitions de la façon la plus appropriée. Léopold Mozart ne fait rien d'autre lorsqu'il publie une méthode de violon qui lui assure un succès incontestable. Si comparé à son fils Wolfgang, le maître de Chapelle, Léopold Mozart n'est qu'un modeste compositeur, il ne faudrait pas néanmoins diminuer inconsidérément le rayonnement de sa personnalité. Car Léopold Mozart, après des études de philosophie et de droit, avait acquis une vaste culture littéraire, théâtrale, littéraire et scientifique. Il appréciait Shakespeare, Molière, Voltaire, Marivaux, Sheridan, Lessing, Goethe. Il citait Wieland qui l'a influencé et entra sans coup férir à Paris dans le cercle des Lumières le plus prisé et le plus exigeant, en logeant chez Madame d'Epinay et le futur Baron Grimm. L'éducation exceptionnelle qu'il a donnée à son fils part de cette orientation équilibrée entre une reconnaissance des dons (la prédestination) et la responsabilité de les déployer (la liberté). Il s'agissait pour lui de faire de Mozart ce qu'il devait être, un grand musicien libre et reconnu "ose faire et composer de la musique par toi-même". La réception par la société des œuvres de l'art, la suite de l'histoire n'appartient plus à la pédagogie. Au moins celle-ci a-t-elle donné avec Mozart et avec Telemann, qui lui aussi, composait enfant, la preuve de son efficace prodigalité et une leçon qu'on n'a pas suivi assez par la suite : l'art de commencer très tôt.

 

L'enfant star. Un autre aspect de cette pédagogie est l'élargissement de l'horizon social, l'acquisition de la civilité urbaine voire d'un esprit aristocratique que Léopold Mozart a donné à Mozart enfant en lui faisant faire le tour de l'Europe. Mozart reçu par l'Impératrice Marie-Thérèse qui le fait asseoir sur ses genoux et qu'il couvre de baisers, Mozart promettant le mariage à Marie-Antoinette parce qu'elle s'est montrée bonne avec lui en le relevant d'une chute, Mozart soulignant que l'Archiduc Joseph joue faux, (s'en souviendra-t-il ?)… Mozart accueilli par le roi et la reine d'Angleterre, s'irritant parce que Madame de Pompadour ne veut pas l'embrasser, fêté par toute la noblesse européenne, peint avec sa sœur et son père par Carmontel qui peint toutes les célébrités, Mozart finalement reçu par les cardinaux et par le Pape qui le fait Chevalier de l'Eperon d'or. Bref, Mozart enfant, à tu-et-à-toi avec les rois et les reines et partageant leur vie de cour beaucoup plus précocement que toutes les autres gloires des Lumières ... Mais le devenir-phare de l'enfant prodige porté par les grands, sa participation au théâtre de la vie mondaine du XVIIIème siècle n'est peut être pas l'aspect le plus moderne de cette pédagogie, même s'il a modelé d'une manière irréversible, la personnalité du musicien. Au moins ne devrait-il pas masquer les coulisses de l'apprentissage dans lequel Léopold le maintient solidement.

 

L'enfant savant. Le troisième aspect de cette pédagogie est son caractère encyclopédique ou érudit. Non seulement Léopold Mozart donne à ses enfants une bonne éducation classique, comprenant des connaissances de grammaire, de mathématiques, de notions de lettres et un enseignement des langues modernes, mais d'abord et avant tout, il vise "des séries entières et des dénombrements complets", c'est-à-dire la totalité du savoir musical du temps. Mozart ne sera pas seulement, un virtuose instrumentiste du clavecin, de l'orgue, du piano, du violon, mais également le musicien qui aura recueilli l'héritage le plus complet de la composition musicale européenne. Le voyage en Europe, lui apporte une sommation de tous les genres et de toutes les connaissances musicales de son temps. Après l'apprentissage à Salzbourg, il recueille en France, le goût pour la musique galante, et l'héritage de Schobert qui donne au clavecin des voies nouvelles. En Angleterre, il est initié au piano à marteaux, et à l'opéra italien par Jean-Christian Bach (en attendant que plus tard à sa mort, le baron Van Swieten lui ouvre, avec les portes de sa bibliothèque, la collection des fugues de Jean-Sébastien). Il découvre également Haendel à Londres et se lie avec le castrat Manzuolli dont il admire le chant et les possibilités inouïes de la voix humaine. En Italie, il rencontre à Bologne, le Père Martini qui lui donne des leçons de contrepoint et il est admis à la prestigieuse Academia filarmonica. A Mannheim où, l'orchestre compte 70 musiciens avec un pupitre de clarinettes, il s'enchante de la qualité et de la puissance de l'orchestre et parfait sa connaissance des instruments à vents, son attrait pour les symphonies, les symphonies concertantes, les quatuors à corde. La formation de ses vingt premières années lui assure ainsi la collation de tous les genres des plus simples et des plus légers (Aria, danses et contredanses) aux plus classiques ou qui deviendront tels, sonates, concertos, quatuors, quintettes) ou aux plus ambitieux, symphonie, opéra, sans oublier la musique sacrée. La seule liste des danses utilisée dans la composition mozartienne donne une idée de l'étendue de son registre (le menuet, la sarabande, le passe-pied, la gigue, la sicilienne, la bourrée, la jacotte, la marche et la contredanse ... j'en oublie). Le merveilleux résultat de cette acquisition de tous les registres musicaux est qu'au lieu de peser, d'alourdir, d'assourdir, elle allège, élève, clarifie. L'érudition évoque un labeur pénible, un effort compassé, un savoir séparé de l'instinct. La correspondance de Léopold montre que Mozart enfant, a appris la musique, toutes les musiques, avec passion, exaltation, jubilation. Son savoir était réconcilié avec le désir, son effort était au service de la curiosité, son œuvre sera submergée par le rêve. Dans un charmant livre, plein de foi et de musique, convaincant à beaucoup d'égards, Philippe Sollers, il y a quelques années, a restitué un Mozart libertin, épris de poésie et de plaisir, identifié à Chérubin et à Don Juan, aimant sa femme et les femmes, diable amoureux plein d'anticonformisme et de créativité et sa façon de faire aimer Mozart en vaut bien d'autres. Sa vision de Mozart, sans trace aucune d'un quelconque « travail de l'œuvre » et d'un art savant relève pourtant en droite ligne du XVIIIe siècle voltairien et du fossé qui s'était creusé en France, entre le savoir et l'esprit, entre l'érudition et la philosophie, entre la vertu et le plaisir, un fossé qui n'existait pas pour Léopold et Mozart enfant. Comme l'a dit Hadyn à Léopold Mozart quant il l'assura du génie particulier de son fils : « je vous le dis devant Dieu, en honnête homme... il a du goût et avec cela, la plus grande science de la composition ». Alfred Einstein commente ce propos : « Génie et savoir tout ensemble, art galant et art savant, c'est le mot le plus juste que l'on a pu dire sur Mozart ».

 

A la pédagogie des Lumières, on doit donc cette extraordinaire conjonction.

 

L'art et le génie, au bout du plus complet des métiers. Où plutôt, comme chez Vermeer et chez Chardin, l'art chez Mozart n'est pas séparé de la connaissance. Pour comprendre cette place accordée au savoir, à l'apprentissage, est à l'érudition, il faut maintenance revenir à Salzbourg et aux particularités des Lumières salzbourgeoises.

 

 

La religion des Lumières.

La condamnation de la Franc-maçonnerie par Rome, l'opposition absolue du parti des Lumières français, fortement engagé dans la maçonnerie, à l'Eglise catholique que résume le slogan rageur de Voltaire : « Ecrasons l'infâme ! » a séparé en France, les Lumières de la religion. L'anticléricalisme propre aux Lumières françaises ne se limite pas au mouvement général de méfiance ou de scepticisme à l'égard de la religion établie à laquelle on veut substituer une « religion dans les limites de la simple raison » qui coïncide avec le déisme abstrait, il aboutit plus souvent qu'à son tour, à l'incrédulité et à l'athéisme (d'Holbach, Helvetius, .....). Cette opposition virulente entre église et maçonnerie rend énigmatique et troublante pour nous, la double appartenance de Mozart. Élevé dans la religion catholique, il a composé tout au long de sa vie de nombreuses œuvres liturgiques, (aria, kyrie, motet, oratorio, lieder, messe, vêpres, cantate, sonate, requiem, jusqu'au grand Requiem en ré mineur (K 626)). Initié à la Maçonnerie en 1784, dans la petite loge viennoise (A la bienfaisance) puis membre de la grande loge célèbre (A la vraie concorde), l'esprit des mystères maçons inspire ouvertement au moins deux de ses opéras, Thamos roi d'Egypte et la Flûte enchantée, ainsi que des cantates, des chants, de la musique funèbre. Comment Mozart pouvait-il être ensemble catholique et franc-maçon? Comment pouvait-il à la fois se réclamer de l'Eglise et des Lumières ?

 

On remarquera d'abord que la séparation irréductible entre Lumières et religion n'existe guère dans le monde protestant. Avec Herbert de Cherbury, Toland et Tyndall, se développe plutôt l'idée de rationaliser les Ecritures qui délivrent l'enseignement de la loi de nature et d'instituer la tolérance. L'opposition si vivement creusée en France entre le croire et le savoir, entre la piété et la science n'est nullement reconduite dans le biblicisme anglais qui inspire Newton et Warburton (le pionnier du déchiffrement des écritures anciennes), ni dans le littéralisme allemand où Baumgarten, Michaelis, Ernesti pratiquent une exégèse critique des textes religieux, davantage destinée à les conforter qu'à les détruire. Soit dira-t-on, il a existé un courant protestant ouvert aux études mais peut-on en trouver le pendant dans le monde catholique? La condamnation de la Compagnie des Jésus, chassée successivement du Portugal, d'Espagne, de France, d'Autriche n'apparaît-elle pas comme la victoire des Lumières contre l'obscurantisme ? Une idée convenue oppose en effet volontiers un catholicisme tout entier conservateur à un parti des Lumières tout entier progressiste. Elle fait bon marché de l'histoire plus complexe des jésuites qui, au XVIIe siècle, ont fondé les missions condamnatrices des l'esclavage, en Amérique du Sud, et préjuge même d'une évolution qui, au XXème siècle, les a quelquefois fait accompagner la théologie de la libération. Mais plus encore, ce jugement sous-estime la complexité de la foi catholique du XVIIème siècle que résume encore mal une opposition par trop simpliste entre un jansénisme néo-protestant et un courant jésuite animé par la Contre-réforme. On comprend et on connaît plus mal encore ceux qu'on baptise rapidement de Jansénistes. Car le Jansénisme, au moment où toutes les fractions du catholicisme éclairé ont rallié une opposition politique est l'arbre qui cache la forêt et seulement une deuxième étape du parti des études dans l'Eglise catholique.

 

Dans la deuxième moitié du XVIIème siècle, il a existé en France toute une nébuleuse de congrégations, les bénédictins mauristes, les oratoriens, les sulpiciens, Port-Royal qui défendaient à la fois les prérogatives d'une église nationale contre l'ultramontanisme, le dialogue avec les protestants, et le savoir scientifique. Ce courant gallican a donné avec des personnalités comme celles de Mabillon et de Montfaucon, le témoignage d'un catholicisme savant et œcuménique, qui voulait concilier, selon les termes mêmes de Luc d'Achery et de Mabillon, la vérité et la piété, en même temps qu'il avait pris la responsabilité de republier les œuvres de Saint-Augustin qui étaient au centre de la piété protestante.

 

En France, la déchirure entre le catholicisme et l'adhésion à la science a une origine historique contingente, qui date de la condamnation des études dans l'Église obtenue, en 1695, sous la double pression de la Trappe et des Carmes. Elle frappe de plein fouet les Bénédictins mauristes, les Oratoriens (et aussi en Belgique, les Bollandistes) qui devront renoncer à leurs recherches savantes. Sous le coup d'un enchevêtrement de querelles, la querelle des anciens et des modernes, la querelle de l'exégèse biblique, la querelle de la diplomatique, les congrégations qui s'adonnaient au savoir ont été frappées à mort. Cette « crise la conscience européenne », selon le mot de Paul Hazard a produit un cataclysme. A partir de ce moment en France, le catholicisme éclairé devient janséniste et « remonstrant » et trouve au XVIIIème siècle, ses appuis au Parlement, selon un mouvement de dégradation de la mystique en politique. Condamné, cette fois par l'Etat, il ne trouve plus d'autorité pour combattre l'incrédulité philosophique à laquelle quelques uns des ses adeptes se rallieront.

 

Le catholicisme éclairé a donc été condamné à disparaître en France, mais il n'est pas mort partout. Il s'est perpétué en Autriche avec Marie Thérèse qui, réticente à renvoyer les Jésuites, n'en défend pas moins, avec l'appui du Chancelier Kaunitz, les prérogatives de l'Eglise nationale autrichienne, et surtout avec Joseph II et le joséphisme qui proclame, à son tour, la tolérance. En 1781, un édit de tolérance accorde la liberté de conscience et une large liberté de culte aux luthériens et aux calvinistes qui supprime les monastères qui ne s'adonnent pas à l'enseignement, aux travaux d'érudition et aux soins des malades. Ce catholicisme éclairé, installé en Autriche, était également présent à Salzbourg.

 

Au XVIIIe siècle, Salzbourg jouissait à juste titre de la réputation d'une ville catholique libérale parce que son université était aux mains des Bénédictins qui constituaient, nous l'avons vu, la part la plus ouverte aux études de l'ensemble de l'Eglise catholique de même que celle qui dialoguait le plus profondément avec le protestantisme. L'université bénédictine de Salzbourg avait ouvertement introduit la philosophie rationaliste de Leibniz qui avait été le correspondant des Bénédictins mauristes. Ludovic Muratori, le grand érudit italien historien correspondant des Mauristes français, lui aussi, y enseignait un catholicisme ennemi des reliques et de la superstition. Bref, on y trouvait un catholicisme modéré ouvert au dialogue tant avec le protestantisme qu'avec les Lumières qui était le fond de la formation du père de Mozart. C'est à cette version du catholicisme qu'appartient le catholicisme de Mozart.

 

Incontestablement l'Autriche et Salzburg « retardaient ». Mais les caractéristiques du catholicisme éclairé qui conciliait une exigence théocentrique puissante avec une place reconnue à l'œuvre humaine, explique sa double perméabilité aux idéaux des Lumières et à ceux de la Franc-maçonnerie. Malgré le cri haineux de Mozart lors de la mort de Voltaire, qu'il voit "crevé comme un chien", ne s'explique peut être pas seulement par l'échec de son second voyage en France et le décès de sa mère, mais aussi par l'écart qui le sépare du philosophe français. Si l'on veut trouver de véritables correspondants de la quête mozartienne, il faut plutôt les chercher du côté des Lumières érudites, chez un Nicolas Fréret, un abbé Barthélemy, les pionniers de déchiffrement des écritures anciennes et de la civilisation égyptienne, comme c'est dans le Sethos de l'abbé Terrasson que Mozart et Schikaneder ont trouvé le sujet de Thamos et de la Flûte enchantée. Qui dit retard par rapport à une évolution générale ne signifie pas nécessairement handicap puisque c'est ce même retard de l'Autriche à résister au Romantisme allemand et à conserver l’Aufklerung qui a produit le milieu culturel où ont pu se développer ultérieurement, Freud et Wittgenstein.

 

Après l'unité avec le mouvement pédagogique des Lumières, le catholicisme libéral de Mozart représente le moment incontestable de la particularité. Mais, à ce point, au-delà de l'unité et de la diversité, il est temps de se demander ce que Mozart a apporté à la culture des Lumières et qu'elle a été sa créativité.

 

La culture des Lumières.

Mozart d'abord a largement emprunté à la culture des Lumières.

 

S'il existe un lien attesté, visible et indéniable entre la musique de Mozart et la culture des Lumières, c'est bien celui de ses sujets et de ses livrets d'opéra. Qu'on en juge: Bastien et Bastienne est tiré de Devin de Village de Jean Jacques Rousseau, la Finta Simplice de Goldoni, Mithiridate re di Ponte, est emprunté à la pièce de Racine, la Finta Giardinera reprend le roman de Richardson, Pamela. Re pastore est issu du Tasse et du Métastase, Zaide vient de Zaïre de Voltaire. Idoménée, roi de Crète est décalqué du Télemaque de Fénelon, et de la version Idoménée de Crébillon, les Noces de Figaro viennent de Beaumarchais, Don Juan de Molière, Cosi fàn Tutte, cousine avec Marivaux. Dans ces emprunts, on observe que la littérature française se taille la part du lion, conformément à l'influence qu'elle exerce alors en Europe, mais non sans extraits moins copieux à la littérature italienne ou anglaise. Les autres livrets sont inspirés de l'histoire antique (Apollo et Hyacinthe, Ascanio in Alba, le Songe de Scipion, Lucio Silla, la Clémence de Titus) des turqueries orientalistes (l'Enlèvement au Sérail) ou de l'Egyptianisme (Thamos, Koënig in Aegypten, la Flûte enchantée) conformément aux orientations fondamentales du siècle caractérisée par le néo-classicisme, l'orientalisme, la recherche et le déchiffrement de la prisca sapientia de l'Egypte antique, ce que Jurgis Baltrusaïtis a appelé « la quête d'Isis ».

 

Les thèmes de ces livrets d'opéra traitent aussi des contenus et des interrogations principales de la culture des Lumières: le rapport de l'homme et de la nature dans la pastorale (Bastien et Bastienne, la Flûte enchantée, Les Noces de Figaro), sans éviter aucunement les couples ambivalents ou contradictoires de la raison et du sentiment, du désir et de la vertu pour lesquels Mozart propose ses propres arrangements, avec l'omniprésence des figures féminines (L'odor di femina) et un hymne très spécifiquement mozartien à la conjugalité (les Noces, la Flûte enchantée). L'antiquité néoclassique et la turquerie sont pour lui des occasions de représenter les conflits de la liberté et du despotisme, de la civilisation et de la barbarie, selon une thématique largement partagée, tandis qu'il recherche dans la fraternité maçonnique, la promotion d'un idéal de paix et de refus de la vengeance.

 

Les Lumières cherchaient un équilibre entre l'homme et la nature, la raison et le sentiment, le devoir et la vertu, la liberté et le despotisme, mais cet équilibre s'est finalement rompu avec la Révolution. Nous aurons Sade et Robespierre, nous aurons la terreur. Les opéras de Mozart accompagnent cette recherche de l'équilibre, mais annoncent aussi, en visionnaire, la rupture à laquelle cependant, Mozart ne s'abandonnera pas. C'est ce mouvement qui s'exprime dans la place donnée aux jardins, aux femmes et à la conjugalité, dans la vision prophétique de la séparation, puis dans la réassomption finale des idéaux des Lumières par lequel Mozart occupe une place unique.

 

L'homme et la nature

L'opéra se déroulera en partie au jardin. On retrouve la nature, on se met au balcon, on sort enfin à l'air libre. On trouve « un endroit rocheux, enchâssé d'arbres avec un temple circulaire » (la Flûte enchantée), des oiseaux, on adresse « des mots d'amour à l'ombre, à la montagne, aux fleurs, à l'herbe, aux souffles », on admire « la jeunesse en liesse qui jette des fleurs, la douce brise sous les pins du petit bois ... »  (Les Noces de Figaro). Le jardin, le jardin néoclassique est davantage qu'un miroir ou qu'une incarnation de la loi naturelle, selon la grande idée du XVIIIe siècle, il est l'harmonie entre l'homme et la nature, l'ajustement de l'ordre du monde et de celui de la raison, la correspondance de la science et de la subjectivité. L'herborisation, le potager apportent l'utilité de la nature à l'homme. La recréation par la culture du monde sauvage noue aussi une alliance avec la beauté. Le jardin est rationnel, utile et beau et, pour toutes ses qualités, il est le véritable lieu du bonheur. Revenant à la Renaissance qui avait redécouvert le jardin romain, le XVIIIe siècle a aimé l'art du jardin. La pastorale arcadienne avec « l'exaltation du village », la ferme de Trianon, le jardin anglais avec ses frondaisons redevenues libres, ses allées, ses voûtes et ses ombrages transportent mille impressions de lumière et de souffle qu'a célébrées Diderot : « Ce n'est point une éloquence qu'on entend, c'est une persuasion qu'on respire, c'est un exemple auquel on se conforme par une pente naturelle à se mettre à l'unisson avec tout ce qu'on voit. La mobilité des arbres nous arrête, l'étendue d'une plaine égare nos yeux et nos âmes; le bruit égal et monotone des eaux, nous endort. Il semble que tout nous berce dans les chants et nous partageons la rêverie de l'Être qui forme le désordre de cette scène ou rien n'est arrangée, ni déplacée et celui qui le voit de loin et rie à l'aventure de cette scène, se trouve fort bien ». L'éloge de la vie champêtre, des montagnes, des lacs, des vendanges, la recherche de l'ermitage cher à Rousseau, planent distinctement sur Bastien et Bastienne, la Finta Giardinera, Les Noces de Figaro, la Flûte enchantée. On a oublié aujourd'hui, la lumière, le bruissement de la paix et l'ombre du jardin soumis aux cachettes et aux caprices du cœur qu'à l'unisson avec les Lumières, Mozart a chanté. Le jardin comme lieu du bonheur où la nature est réglée par la raison d'un Dieu jardinier allié à la ruse patiente et fertile de femmes au cœur pur... Pourtant comme les fêtes galantes de Watteau et de Boucher, la musique de Mozart s'élève à l'air libre et parfumé du jardin. C'est là que peuvent s'ébaucher les rencontres de l'amour et du hasard, c'est là que le sentiment peut trouver sa raison.

 

Raison et sentiment.

Les Lumières ont été un mouvement parallèle d'affirmation de la raison et de réévaluation de la sensibilité et c'est pourquoi Raison et sentiment, le titre de roman de Jane Austen résume l'époque. On souligne, à juste titre, l'influence doctrinale exercée par Wieland dont la famille Mozart possédait les œuvres dans sa bibliothèque. Entre un déni de soi stoïcien et une licence excessive, Wieland défend une voix moyenne, un ajustement de la raison et du sentiment, un accord de la moralité et de la sensualité. Est-il légitime de rattacher également Mozart à une version anglaise des Lumières? La question suggérée par Nicolas Till mérite amplement d'être posée. Mozart emprunte en effet le livret de La Finta Giardinera à Pamela de Richardson" Les deux récits illustrent un accord entre la poursuite de l'intérêt personnel et la demande sociale de moralité, entre l'utilité et la moralité. Le sentiment est récompensé quand il est soumis à la raison. Davantage, Mozart qui comme toute la littérature du XVIIe siècle sait chanter le bonheur et la légèreté de l'amour, donne aussi au mariage et à la conjugalité, une place que l'on ne trouve que dans les romans de Jane Austen (mais nullement dans les œuvres de Voltaire, Crébillon ou Rousseau). Il n'est pas d'autre exemple en dehors des Noces de Figaro, d'une œuvre commençant par l'exaltation du lit conjugal ! En pratiquant l'analytique comparée du livret de Da Ponte et de la pièce de Beaumarchais, Jean Victor Hocquart a souligné cet engagement mozartien. Alors que dans la pièce française, Suzanne s'apprête à tromper son fiancé, l'héroïne de Mozart pourtant espiègle et rusée, lui demeure indéfectiblement fidèle. Au même moment, Joseph II instituait en Autriche le contrat civil entre époux célébrant l'aspect purement éthique du mariage…

Cependant, l'analogie va cesser, l'équilibre entre raison et sentiment, utilité et moralité, coulé dans le discours de fer et de diamants de Jane Austen et conforté dans l'esthétique anglaise où il continuera de prévaloir en partie, ne sera pas immédiatement reconduit dans les deux grands opéras mozartiens suivants; Don Juan et Cosi fan tutte qui annoncent, à l'opposé, la rupture des sentiments et dévoilent la fragilité de l'amour. C'est qu'entre-temps, la séparation s'est précipitée et que la fin des Lumières approche. Les égarements du cœur et de l'esprit, les caprices de l'amour et du hasard ont rompu le bel équilibre.

 

Don Juan ou la séparation

Pour comprendre Don Juan, c'est Hegel qu'il faut convoquer, parce qu'il est le penseur de la séparation et de la fin des Lumières.

Don Juan plait aujourd'hui par sa violence et ce que nous croyons être son ambiguïté d'esprit libre et d'esprit fort. Mozart et Lorenzo da Ponte n'ont pas fait dans la dentelle pourtant, en représentant le grand seigneur, méchant homme. Au premier acte, à la première scène, Don Juan viole et tue, il commence comme cela. Mais il nous impressionne ensuite par sa course effrénée, sa puissance, sa force qui va, sa volonté, la poursuite infinie du désir qui n'a d'autre loi que lui-même et qui assujettit à son gai vouloir de despote au pied léger, femmes et hommes, grandes dames et paysannes. Don Juan illustre le moment où la volonté du désir devient le désir de volonté, où la puissance de la volonté se fait volonté de puissance. Don Juan ou le désir qui s'affirme jusqu'à ce que mort s'ensuive. Car en face, la vertu du Commandeur, elle aussi, isolée, séparée, morte, n'a plus qu'un cœur et des lèvres de pierre. La vertu du Père mort devenue vengeance, tue aveuglement au cri de « Viva la Liberta ! ». Don Juan ou le temps de l'arasement des classes, de l'égalité des nations, de la massification : jeunes et vieilles, aristocrates et roturières, belles et laides, charmantes et méchantes, toutes anonymes et masquées.

Nous admirons Don Juan aujourd'hui et nous applaudissons le désir et la violence sans préjuger des drames qu'ils préparent. Jacques-Louis David, a représenté, en 1785, dans Le serment des Horaces, la civilité révolutionnaire, (un français doit mourir pour elle). Mozart annonce ici le prix à payer du désir séparé de la vertu. Il fait un compte exact du débordement des sens auquel la réévaluation des émotions, la culture des larmes, la prééminence de la loi du cœur conduit et il pressent aussi où a mené la loi vide et bafouée : à l'affrontement direct du désir et de la vertu qui deviennent l'un et l'autre, meurtrier, au retour barbare du Père mort. Don Juan n'est pas Chérubin, ce charmant androgyne promis à la Gloria Militar et au destin de Frédéric II. (Mozart l'a vu d'instinct, la Prusse militaire et bureaucratique est moins dangereuse, au début, du moins, que la Révolution). On a fini de rire, l'Opéra buffa embrasse l'Opéra seria, la frivolité, la musique des petits riens, la leçon de séduction de la scène galante sont saisis par le contrepoint et les leçons de la musique sacrée, comme la mort saisit le vif.

Sur le continent, rien ne va plus, les jeux sont faits. Le Duc d'Aiguillon au Parlement de Bretagne a fort à faire avec la révolte seigneuriale qui a commencé. Les idéaux classiques qui se continueront en Angleterre de Austen à Forster (Chambre avec vue) seront définitivement perdus. Don Juan anticipe. En 1787, la foi dans la constance et la fidélité des femmes, dans la croyance, la fraternité et la paix ont sérieusement fléchi. Mais ce ne sont pas les dernières notes de Mozart. Il a réassumé autrement et ultérieurement ses idéaux. Non dans un autre espace, (chez lui, il n'y a pas de deuxième monde) mais dans un autre temps, le temps du futur, la féerie de la Flûte enchantée, ou dans le temps du passé, la Clémence de Titus. Le bonheur qui est le prix de ces équilibres, ne peut être atteint que comme une idée de la raison, dira Kant suiviste. Mais Mozart, plus fidèle que le philosophe aux idéaux des Lumières, riposte: « Je suis le troisième acte ». Les idéaux s'enracineront dans le temps de la mémoire et de l'annonciation. Les Lumières sont anamnèse et prophétie, la plus vieille et la plus neuve des sagesses. Ce que l'entendement est impuissant à conceptualiser, la musique peut le donner à entendre. C'est Mozart encore, ou le chant de la raison.

 

La réassomption des idéaux des Lumières.

« Je suis le 3ème acte ». Mozart finalement persiste et signe. Après la mort de Joseph II, après Varenne, avant le manifeste de Brunswick et les massacres de septembre, il réaffirme dans la dernière année de sa vie, avec la Flûte enchantée, l'hymne de l'union de l'homme et de la femme, proclamée sur un plan nouveau :

 « Son but suprême est le plus noble

Rien de plus noble que femme et homme

Homme et femme, femme et homme

Recherchant la divinité »

 

Mozart ne sera pas nihiliste. Dieu n'est pas mort et la recherche de l'équilibre entre la raison et le sentiment, le désir et la vertu, la liberté et la fraternité est le seul qui vaille, mais il a changé de plan. Il est devenu féerique ou historique ou plus exactement élevé ou immergé dans une quête qui attribue sa place exacte au fini et à l'infini. Dans la quête d'Isis, le bien et le mal ne sont pas apparents, le bon et le méchant comme le Dieu des Jansénistes sont cachés, mais le mal sert le bien comme la Reine de la nuit sert Sarastro. L'erreur, la puissance du négatif ont été reconnus et eux aussi sont au service de la vérité car Dieu est un professionnel. Il use de tout et de tous, et surtout des erreurs. Mais pour le comprendre, il faut renoncer au ressentiment et à la vengeance, « la vengeance est inconnue », « les ennemis sont pardonnés » et « celui qui n'aime pas ces leçons ne mérite pas d'être un homme. » Il y a une voie pour la liberté, qui passe, à travers la lente initiation de Pamino et de Paminea, par la reconnaissance de l'erreur et de la finitude, par l'acceptation de la négativité, par la réassomption de la loi du père sanctifiant l'union du couple. Mozart réénonce aussi dans son dernier opéra, La Clémence de Titus, la possibilité d'un pouvoir éclairé par la raison, ouvert sur la fraternité et l'amour. Malgré leur chute, malgré leur défaite momentanée. Mozart, loin de renoncer aux idéaux des Lumières, les vaporise dans la musique céleste de la Flûte enchantée. Advienne la lumière ...

 

 

Le génie

Même une époque aussi hargneusement populiste que la notre, qui brocarde le talent, dénigre les hiérarchies et trouve toujours à discuter le mérite, tout mérite - proclame François Dubet, partisan radical non de la pédagogie, mais du pédagogisme, est suspect, et ne met pas en question le génie de Mozart. Le génie, c'est-à-dire, la faculté d'engendrer, la créativité. Le génie ou la représentation de la création n'est pas une invention romantique issue des maladies des enfants du siècle, mais bel et bien une idée des Lumières. Le Romantisme analysera la condition du génie, mais les Lumières ont donné la définition. La tradition classique avait souligné qu'aucune œuvre d'art ne peut s'accomplir sans une formation rigoureuse et un ingenium présent dans la nature de l'artiste mais elle cherchait l'objectivité de beau dans la nature des choses. C'est dans la personnalité spirituelle, dans une loi régissant l'organisation du cosmos intérieur bref dans la nature de l'homme que Shaftesbury, le principal théoricien de l'esthétique des Lumières, installe le processus de création: l'élaboration et l'enfantement par quoi l'homme devient un second Jupiter. Le génie n'est pas celui qui imite la nature mais celui qui s'engage profondément dans la genèse et l'engendrement. Il est la raison sublimée ; ni sensation, ni entendement, mais subtilité, passion, délicatesse, promptitude. Le beau, la belle œuvre, ne procèdent pas des idées innées, ni de l'expérience mais d'une distinction essentielle, d'une énergie pure et d'une fonction originale de l'esprit. La beauté élève l'âme parce qu'elle est son transport le plus intense. Lorsque Kant définira le génie comme le talent qui donne sa règle à l'art, il ne fera que poursuivre et amplifier en le subjectivisant davantage cette entrée du siècle des Lumières.

 

Chez Mozart, le génie propre est étonnamment conforme à cette définition et il n'est pas discuté. Sans doute existe-t-il, quelques velléités d'un cercle Salieri latent qui médite d'obtenir pour le musicien de cour que Joseph II a préféré à Mozart, la reconnaissance aujourd'hui en partie obtenue pour Simon Vouet au détriment de Nicolas Poussin. Mais l'entreprise n'est est qu'à ses débuts et rien ne dit qu'elle marchera, même si le meilleur moyen de ruiner la réputation du génie est d'exhausser celle du médiocre. C'est une tentation très forte pour échapper à la culpabilité inévitable qu'engendre la vie de Mozart et à la contradiction flagrante entre la splendeur de son œuvre et la misère du statut finalement reconnu à son auteur. Le temps des Lumières est celui où Mozart créa son œuvre immense mais également celui où le plus grand - ou sinon l'un des plus grands musiciens européens - n'obtint jamais un poste, convenable et stable. Engagé comme koncertmeister par Colloredo, de 1772 à 1781, il ne retrouvera à Vienne qu'un petit poste rémunéré de kammermusikus auprès de Joseph II, parce que, selon le mot cruel de Marie Thérèse impératrice, sa famille et lui couraient « comme des gueux », (comme des mendiants) sur les routes de l'Europe.

 

Aussi, ne serait-ce que pour nous consoler de notre remord devant sa détresse financière finale, devant l'absence de commande et de souscription de ses derniers instants et la relégation dans la fosse commune, devant ce trou noir qui a englouti son incandescente étoile, des questions ont surgi : Que lui ont-ils fait ? Qui est responsable ? Ou encore qui a accablé Mozart, qui l'a aidé ?

 

A ces interrogations, deux réponses ont été proposées. D'abord une réponse paranoïaque ou romanesque, (c'est selon) qui met en cause des rivalités individuelles. La version de l'empoisonnement de Mozart par Salieri qu'a repris le songe cauchemardesque de Pouchkine d'après un témoignage contemporain. Pouchkine, affronté comme Mozart à la jalousie et aux rancœurs, incrimine les concurrents et de la corporation. En un sens, le poète russe a vu juste. C'est dans la corporation que Mozart a compté ses ennemis les plus acharnés. En 1768, la Finta simplice ne pourra être représenté en raison des cabales montées par ses concurrents. Léopold soupçonne Gluck et il accuse plus tard nommément Salieri de mener des intrigues contre Mozart. Les Noces de Figaro et Don Juan triomphent mais ne tiennent pas la scène à Vienne, chassés par la cabale. La corporation qui appartient à la structure sociale d'Ancien régime substitue le pouvoir à l'art, exige qu'on n'ait pas davantage de talent ou de métier que de poste, de rang ou de titre. Elle haït et châtie le génie, c'est-à-dire la créativité vagabonde qui court les routes et bat la campagne. Elle n'a pas raté Mozart comme elle n'avait pas manqué Poussin. Mais il y a aussi, comme Alfred Einstein l'a justement souligné, un sentiment de soi du génie, railleur et insupportable à ceux qui en sont démunis, une conscience de sa propre supériorité que Mozart possédait et exprimait sans haine et sans crainte, mais non sans dommage pour lui. Pour tout dire, la musique de Mozart, l'art au bout d'un métier prodigieux, la synthèse de tous les genres et de toutes les musiques de son temps, du contrepoint comme de la musique galante des piccinistes et des gluckistes le mettait en dessus de la mêlée, et à part.

 

La seconde réponse est empruntée à la sociologie et sa meilleure version se trouve exposé par Norbert Elias (la sociologie du génie) En ce sens, mais peut-être seulement en ce sens, Mozart est un romantique au temps des Lumières parce que seuls, les romantiques surent trouver l'énergie suffisante pour dénoncer à grands cris la malédiction sociale de la solitude de la génialité. Grâce à quoi, ils amélioreront singulièrement le statut des artistes. Comme l'a bien souligné N. Elias, « Mozart était un génie » un être doté d'une puissance créatrice exceptionnelle, qui vivait dans une société qui ne connaissait pas encore la notion romantique de génie et dont les normes sociales n'accordaient pas encore de place légitime en son sein à l'artiste génial possédant une forte individualité. La remarque citée de Marie Thérèse à son fils Léopold qui intercédait pour offrir un poste à Mozart fait écho à la logique de Colloredo dont Alfred Einstein a montré qu'elle était dans son ordre, imparable. Colloredo qu’à juste titre, Mozart détestait, n'avait lui, que de la commisération et de l'indifférence pour le musicien. L'idée qui s'installait petit à petit en France selon laquelle tout homme en vaut un autre et qu'ils se valent tous « Y a-t-il meilleur homme que celui là ? » (Rousseau) était absolument étrangère à l'aristocratie salzbourgeoise et viennoise dont Mozart attendait la reconnaissance. Celle-ci ne voyait dans le musicien compositeur qu'un domestique à son service et s'irritait que Mozart veuille être autre chose et souhaite vivre autrement. Cette dualité là, une musique et un art qui ne peuvent être produits et reconnus que par et pour une société aristocratique dans lequel le créateur ne trouve pas véritablement une place, c'est toute la dualité du siècle des Lumières qui finira par la faire exploser.

 

On pourrait ajouter, pour rendre compte de la détresse finale de Mozart, une explication d'ordre historique. La fin des années 1780 et surtout les deux dernières années de son existence sont contemporaines de l'échec des réformes libérales de Joseph II et de sa mort, comme du début de la Révolution. Les rapports entre l'aristocratie qui composaient la liste des auditeurs et des souscripteurs de Mozart et le parti des Lumières se tendent très sérieusement. Même à déplorer la faute de goût - plutôt de degré que de nature - commise par les Empereurs, Marie-Thérèse, Joseph II, Léopold II, qui sans avoir totalement méconnu Mozart n'ont pas, à la différence d'Elisabeth d'Angleterre ou de Louis XIV, élisant Shakespeare et Molière, su déceler en lui le plus grand musicien de son temps, ou, à s'interroger sur la part de tragédie qui règle les rapports de Joseph II, courageusement engagé dans un programme de réformes qu'applaudissait Mozart, et qui est demeuré si chiche pourtant à l'égard du musicien, on ne s'engagerait pas dans une interprétation suffisamment mozartienne.

 

Car Mozart nous propose en vérité, sa propre explication. Elle est ni sociale ni historique ; elle est mois encore celle du ressentiment, de la mise en accusation, du nihilisme. Mozart, n'est pas, n'est jamais la subjectivité accusatrice, la plainte de l'enfant (délaissé) du siècle : « Levez-vous orages désirés ! », le moi absolu. Malgré toutes les volontés d'appropriation que manifestera vis-à-vis de lui la revendication nationaliste allemande, il n'est pas allemand si l'Allemagne se confond avec le Romantisme. Parce qu'il a maintenu la recherche de la liberté contre le despotisme, de l'équilibre de l'homme et de la nature, de la raison et du sentiment, du désir et de la vertu, l'aspiration au bonheur comme le chant.

 

C'est pourquoi, il a été, il est, il sera le divin Mozart. L'éternelle jeunesse, le jardin, les noces, les Lumières.

 

 

Blandine Kriegel

Opéra - Paris

11 février 2006