Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

Lincoln, ou la démocratie selon Machiavel (2013)

 

 


L’Amérique qui vient de consacrer plusieurs films à la nécessité de la résistance militaire, est-elle en train de prendre un tournant ?

 

C’est dans Lincoln, le dernier film de Steven Spielberg, qu’on a peut-être le plus de chance de comprendre le revirement qui se dessine actuellement sous nos yeux. Lincoln, écartelé entre le principe de justice qu’il veut faire triompher et la prolongation de la guerre qu’il devra assumer, est en effet obligé de redéfinir la démocratie et contraint de tenir un nouveau discours de la guerre.

 

A travers la figure de l’un de ses héros éponymes, Spielberg montre que la politique démocratique américaine se déploie entre combat et compromis par des décisions soumises aux aléas de la finitude. Au début donc, la guerre, et, plus parlant que le didactisme, le chromatisme réglé par un pâle et aveuglant soleil d’hiver du premier combat : buées, bleus, boues. Teintes froides qui contrastent avec les dorures rayonnantes de l’herbe grasse des futures négociations de paix - quelle sera verte ma vallée !, quand elles ne mutent pas, sanglantes, roses et avinées dans l’atroce boucherie des mutilations… Comme Lucas, Spielberg est un coloriste. Tout commence donc avec le blues d’un combat sans merci dont les seuls héros – Negro spiritual’s – sont les militaires noirs en uniformes bleus qui se battent jusqu’au dernier sang. Capotes déchirées, corps décomposés et déteints qui s’émiettent et disparaissent en revenant au sol. Spiilberg d’abord, persiste et signe. La mort est une fin et la guerre est un monstre. N’était….immédiatement enchainé par un montage fulgurant, le rush du discours présidentiel de Gettysburg, que les soldats yankee, noirs et blancs ont appris par cœur pour marteler que la démocratie est un combat inachevé qui se mène aussi dans les mots.

 

Mais bientôt, au cœur, avec l’abolition de l’esclavage, le sujet principal du film : la décision politique en démocratie. Son institution : un vote ; son moyen : le compromis, dans une politique qui est celle de la finitude. Partagé entre les républicains conservateurs qui veulent d’abord arrêter la guerre et les républicains radicaux qui souhaitent seulement l’égalité raciale, Lincoln va, peu à peu, abattre son jeu. Il est celui du tiers-parti. Sous l’épée suspendue de la tragédie – perdre tout le monde – il va rassembler en combinant la ruse et la persuasion, en conservant deux fers au feu, convaincu qu’il est qu’il faut laisser le temps au temps. Car, si seul Dieu connait l’avenir, il y a une productivité du temps fertile. Et la démocratie est le pire des régimes, à l’exception de tous les autres. Lincoln, ou l’éloge de la démocratie.

 

Le monde n’est pas partagé entre les hommes tels qu’ils sont et les hommes tels qu’ils devraient être, et le Président, monsieur tout le monde, doit faire avec ce qu’il a. Il mène donc d’emblée une double politique : ici, des négociations secrètes avec le Sud pour satisfaire aux conservateurs, là, une conquête des votes démocrates pour combler les radicaux, en usant de tous les moyens du lobbysme, dont Spielberg montre que sa distance avec la corruption est infinitésimale. Mais finalement, Lincoln va trancher en deux fois. D’abord, en faisant prévaloir contre les radicaux qui ne veulent pas mener de négociations de paix, l’opportunité sur le principe. Notre héros rappelle alors qu’une politique trop idéaliste est semblable au pilotage selon la cosmographie céleste qui ne sert à rien pour surmonter les obstacles locaux. Et une seconde fois, en donnant le pas au principe mathématique d’Euclide sur l’égalité, c'est-à-dire en freinant les négociations de paix. Finalement, pour l’abolition de l’esclavage, Lincoln décide de prolonger la guerre et de soumettre l’opportunité de la vie à la symbolique du principe. Ainsi le résumera-t-il dans son dernier discours : la démocratie est plus que la démocratie, car elle est une idée pour laquelle on peut mourir, fidèle à la leçon de son employée noire, mère d’un soldat yankee mort au combat, qui l’a convaincu par le sacrifice de son fils qu’elle a gagné toute la citoyenneté à venir.

 

A la vérité, le discours de Spielberg ici – on le lui reproche assez – est la reprise intégrale et informée de la plus traditionnelle philosophie politique américaine qu’a si bien isolée Pocock : celle du courant machiavélien venu des républiques de cités, insurgé contre la faiblesse des prophètes désarmés et qui, dans un monde où les démocraties sont agressées par les despotismes, doivent assigner une place à la puissance.

 

On peut, comme c’est mon cas, estimer que cette philosophie n’est pas suffisante, car les républiques machiavéliennes, faute d’un Etat, juxtaposent, plus qu’elles ne les articulent, la puissance à la loi, et risquent toujours dans la place trop faible ou trop forte qu’elles reconnaissent à la violence et à la guerre, d’osciller et de se retourner. Mais force est de reconnaitre au moins que les Américains qui sont en train de faire une pause dans leurs combats, réfléchissent encore à ce qu’ils ont été, à ce qu’ils sont, et à ce qu’ils seront. Mais nous ?

 

 

Blandine Kriegel

Paris, lundi 25 février 2013