Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

La République et le Prince Moderne (2011)

 

Conclusion

 

La république européenne

 

 

 

 

« Vois sur ces canaux

Dormir ces vaisseaux

Dont l’humeur est vagabonde…

Les soleils couchants

Revêtent les champs

Les canaux, la ville entière

D’hyacinthe et d’or

Le monde s’endort

Dans une chaude lumière… »

Charles Baudelaire

 

 

 

Pour la première fois en Europe, pour la première fois dans le monde, une république d’Etat sortie des cités, une république capable de tenir tête et de mettre en échec le plus grand Empire européen, « les Espagnes » de Philippe II, s’était établie. Et ceux qui l’ont oubliée continuent d’en rêver comme le trésor perdu d’une enfance protégée, un soleilleux sommeil attiédi dans la lumière, la lumière dorée de la république hollandaise…

 

Grâce à un coup de foudre inattendu dans l’histoire de la pensée et des puissances politiques, l’épopée émancipatrice des Pays-Bas, « la guerre des Flandres », la grande révolte anti-espagnole et humaniste, « politique », autant que protestante, avec la participation décisive des élites pensantes de la république occidentale (principalement des Français), qui rentraient de plain-pied dans l’histoire, produisait un bouleversement de la politique mondiale. Il permettait l’instauration, en lieu et place du projet médiévaliste et césaro-papiste du grand Empire catholique, d’un début d’organisation consensuelle et républicaine, destinée à se perpétuer et à irradier durablement. Rayonnement immédiat, dans l’idée du Grand Dessein qui porte en germe l’instauration d’un équilibre européen et, à terme, d’une Europe pacifiée, illumination médiate dans l’influence qui ne tarira plus des idées et des expériences républicaines propagées par une philosophie politique nouvelle et une République des Lettres en voie de constitution.

 

humanistes et évangéliques, agents diplomatiques, Politiques, qui voyaient d’un œil bienveillant la révolte ou qui y étaient passionnément engagés comme dans leur cause commune, celle-ci n’aurait pu tenir si longtemps.

 

Cet accouchement européen se manifeste dans l’articulation tangible et visible de deux courants qui n’avaient pas la même origine et qui s’incarnent dans la dualité des Etats-Généraux et du stathouder, ou mieux encore dans la recherche désespérée d’un souverain même étranger aux provinces (Mathias, Anjou, Henri III, Élisabeth, Leicester). Le premier courant est issu des républiques médiévales avec leurs Etats-Généraux, leurs franchises, leurs libertés particulières nées des privilèges. Le second dérive de la république souveraine avec l’unification du corps politique par l’Etat puissance législative. La confiscation par la souveraineté des actes de guerre met fin aux divisions des guerres privées et instaure l’égalité des sujets citoyens devant la puissance d’une loi unifiée. Cet écart entre les deux traditions atteste de la différence d’origine entre le droit politique des cités, fondé sur l’association, le serment, l’assemblée, et celui des empires ou des royaumes, qui fonctionnaient déjà avec un système d’Etat. L’invention de la doctrine d’un Etat républicain, la grande innovation bodinienne qui paraît prendre forme d’un oxymore (comment pouvait-on réconcilier république et Etat ?), prête enfin aux républiques de cité l’appui et l’étais qui leur permet d’édifier ou d’annexer l’Etat dont elles avaient besoin pour se défendre contre les agressions extérieures et intérieures.

 

Qu’à partir de cette articulation il y aura néanmoins, selon que sera plus résistante ou plus pesante, ici, la tradition des cités ou, là, la tradition de la souveraineté, des voies légèrement différentes dans les républiques modernes est assez évident. Bien que les théoriciens de la république anglaise de l’Âge classique, comme Hobbes, reprennent eux aussi la doctrine de la souveraineté, il n’est pas moins vrai qu’à partir de Locke, qui lui aussi a voyagé en Hollande, c’est le courant machiavélien qui va l’emporter dans la voie anglo-américaine (Pocock), plus marquée par une renaissance encore médiévale (la Grande Charte), par la défiance vis-à-vis du monarque et par le lien direct entre les aristocraties et le peuple. À l’inverse, sur le continent, la république d’Etat souverain plus tardive progresse presque seule, avec Grotius, Pufendorf, Rousseau, et le schéma qu’elle organise repose sur l’association du souverain et du peuple, les élites aristocratiques étant mises à distance. Il est donc temps de rendre à chacun le sien et d’observer la part de vérité que comportent les différentes interprétations de l’histoire quelquefois divergente des républiques. Elles sont comme le complément nécessaire du théorème d’incomplétude qui caractérise chacune de leur évolution. Il y a une explication légitime de la naissance de liberté moderne par les privilèges, qu’on retrouvera chez Montesquieu et dans le courant aristocratique germaniste, jusqu’à Custine et Tocqueville, qu’on pourrait énoncer ainsi : une partie de la liberté moderne a pris son essor dans les cités médiévales et a été défendue bec et ongle par les élites (ou les corps intermédiaires). Mais il y a aussi une généalogie de la liberté moderne par la souveraineté qui n’est pas moins prégnante et qu’on peut résumer de la sorte : la liberté s’est établie dans les républiques modernes, quand on a unifié et mobilisé par l’unité de la loi l’ensemble du peuple et du corps politique… l’un et l’autre se dit (valablement) et se disent… en portant chacun une part de ce qui s’est effectivement passé. Cet écart signale que chaque tradition est affligée par un manque. La précoce République anglaise, libérale et aristocratique, exportant sans complexe son impérialisme outre-mer, demeurera longtemps méfiante vis-à-vis de la démocratie. La République française tardive, établie sur la souveraineté et la volonté générale, gardera dans la promulgation de la loi un décisionnisme césariste qui la fera aisément déraper de l’intérieur, vers l’Empire…

 

Revenons maintenant aux Provinces-Unies. Si les Pays-Bas furent près d’un siècle stabilisés dans leur régime républicain, la république en Europe fut, il faut bien l’avouer, rien moins que victorieuse, « recouverte – comme Nietzsche l’a dit de la Renaissance, comme un premier printemps – sous la neige ». Le rêve européen des derniers disciples d’Érasme fut achevé sans phrase pendant trois siècles par les chevauchées impériales, dominantes malgré tout et puissamment destructrices : la guerre de Trente Ans, ultime spasme encore victorieux d’une puissance habsbourgeoise déjà pourtant blessée à mort, où les Princes protestants allemands eurent à payer au comptant leur procrastination à se mettre d’accord entre luthériens et calvinistes, ou à aider les Pays-Bas, procrastination qui souligne leur alliance délétère avec le monde féodal ; la nouvelle tentative impériale française des Bourbon après le mariage espagnol de Louis XIV, qui fit tourner à la France la page de la tolérance vis-à-vis du protestantisme qu’Henri IV avait écrite en paraphant l’édit de Nantes ; et plus tard encore, le paroxysme impérial d’inspiration italienne de Napoléon Bonaparte, à la fin de la Révolution française, sans oublier la course à l’abîme de l’Allemagne jusqu’à l’apocalypse de 1945.

 

Durant cette longue et amère aventure de guerres et de violences qui elles-mêmes, contrairement aux espoirs d’un Hegel qui voyait dans la guerre le moment principal de la vie des peuples, n’accoucheraient que d’enfants mort-nés, la fécondité des idéalités politiques, nées à la fin du xvie siècle, s’est affirmée comme un contrepoint, d’abord fragile, une sorte de filet de voix ténu qui n’a cessé de s’amplifier. Car, partie et créée autour des Pays-Bas néerlandais, centre névralgique d’une véritable fusion politique et culturelle, nous assistons bien à la naissance, à ce moment-là, d’un véritable Big Bang, qui produira en Hollande, Rembrandt, Vermeer et Spinoza un siècle plus tard, mais qui permettra aussi le développement dans toute l’Europe de la philosophie politique classique. Exactement comme dans le Big Bang cosmologique qui en est presque contemporain, avec la formation de la mécanique classique de Tycho Brahé, Kepler et Galilée, s’élaborait en effet une sorte de calcul matriciel fondamental, où étaient déjà présents, comme autant de constantes algébriques, les formules et les chapitres qui allaient se déployer pleinement dans « la philosophie naturelle ».

 

Du corpus que nous avons isolé, les textes essentiellement français ou les écrits fondateurs de l’Indépendance des Provinces-Unies, les idées principales diffuseront irrésistiblement chez Grotius et Spinoza en Hollande, puis chez Hobbes et Locke en Angleterre, Rousseau et Montesquieu en France, dans la philosophie politique de l’Âge classique. Sa cartographie première se trouve donc, ensemble, chez Jean Bodin qui exhume de la bibliothèque cicéronienne, revue et corrigée par la pensée « antitribonienne », la notion de république souveraine ; chez Hubert Languet et ses associés qui proclament que Dieu seul est seigneur, disqualifient le roi (ou les Princes) de droit divin, pour qualifier le Prince moderne comme élu du peuple, et développent la doctrine du contrat nécessaire ; chez François Hotman, enfin, en qui s’incarne toute l’hostilité au droit romain qu’a manifestée l’École de Bourges pour instituer le thème germaniste de la nation.

 

Bodin et Languet sont tout entiers du côté du droit politique, Hotman tout entier du côté de l’histoire nationale. Dans le droit politique, Bodin tient apparemment le discours de la réalité avec la nécessité de la puissance souveraine, Languet celui de la vérité avec la justice requise du consentement. Mais le droit politique nouveau, commun à l’un comme à l’autre, n’aurait pas émergé sans la disqualification propre aux deux Français du droit romain et de l’esclavage. Tous ces thèmes se disposent dans la matrice d’une théologie biblique – marrane et protestante, mais aussi bientôt catholique – qui entend soumettre le pouvoir des rois à la volonté d’un Dieu, seul souverain véritable de la terre. Ses desseins demeurent scellés à jamais dans la finitude de l’expérience humaine, mais son règne ne peut être glorifié que par la participation de toutes ses créatures, même les plus humbles, à la réalisation de son projet. Ce que les cités marchandes avaient élaboré, une à une, mais comme des monades leibniziennes, sans portes ni fenêtres, l’insurrection légitime le proclamera comme un acte de piété ultime à la face des puissants, « Deposuit potentes de sede et exaltavit humiles », chanteront après cela et dans la même inspiration les grands poètes symphoniques de la Réforme que sont Bach et Haendel. Le droit à l’insurrection en découle : on peut combattre et déposer la puissance quand son règne n’est pas celui de la loi. De la légitimité de la révolte menée par des magistrats et des princes, même étrangers, et du droit à l’intervention hautement proclamé par Languet et pratiqué par Guillaume d’Orange découle une seconde posture politique : la nécessité d’une organisation consentie qui fait droit par conséquent à la représentation de tous, selon des arrangements eux-mêmes variables, mais qui, s’inspirant du droit de remontrance, conduiront au droit de suffrage, c’est-à-dire au parlementarisme moderne, lequel après un long passage corporatiste ou censitaire, celui des Etats-Généraux hollandais ou français, ou des Communes anglaises, tous enracinés dans une histoire politique longue d’intentionnalité anti-impériale, fournira irrésistiblement un fondement inébranlé au gouvernement démocratique.

 

Nous y insistons : le catalyseur de cette théologie politique renouvelée, fondatrice du droit politique moderne, de la république d’Etat moderne, c’est-à-dire de l’Etat de droit, c’est bien Bodin et ce sont les Français qui l’ont promulgué et élaboré : il s’agit ici, ni plus ni moins, de l’invention d’une forme politique originelle par laquelle la république, quels que soient ses gouvernements, monarchique, aristocratique ou démocratique, se réduit enfin à la loi unificatrice de l’Etat, la même pour tous, qui ferme, par le bas, toutes les prétentions des vieilles associations féodales qui distribuaient le pouvoir et la puissance et qui interdit, vers le haut, toute intervention d’un César-Christ transcendant, incarné au xvie siècle par l’union de l’Empire de Philippe II et de l’Église catholique romaine universelle. De quelle façon, selon quelles modalités, cette loi sera-t-elle promulguée (par l’arbitraire a priori d’une décision ou par l’arbitrage a posteriori d’un jugement), cela reste encore en suspens, mais en deçà de cet axiome de choix que donne le modèle de la république d’Etat. Et quelque soit l’importance ou le poids reconnus à la longue histoire de la république médiévale de cité, toutes les républiques modernes, aussi bien celles qui vont naître en Angleterre et en Amérique que celles qui se distribuent en Europe, seront tributaires de cette élaboration de l’Etat républicain. Toutes les républiques modernes (les républiques fédérales décentralisées de même que les républiques souveraines unes et indivisibles) posséderont un Etat. Toutes exciperont, au moins vis-à-vis des puissances étrangères, de leur souveraineté indépendante. Toutes, enfin, choisiront la loi pour arbitrer le choc des conflits. Toutes disposeront donc d’un Etat de droit. Sans doute sera-t-il plus facile aux républiques qui auront limité la prérogative royale, partagé la souveraineté entre les Etats-Généraux et un chef transitoirement nommé (ou élu), d’élaborer une doctrine de la séparation et de l’équilibre des pouvoirs ouverte aux libertés, qui fera lourdement défaut aux républiques purement souveraines. Sans doute, encore, les républiques souveraines qui ont passé une alliance plus cimentée de l’unité et de l’indivisibilité du corps politique seront-elles plus sensibles à l’égalité des conditions et à l’émergence d’une citoyenneté partagée. Aucune de ces deux traditions ne détient, à elle seule, la clef de cette articulation qui permit l’avènement de la république moderne. Elle est bien, par son origine, pleinement européenne. Chaque république aura à apprendre de ses voisines, les unes pour donner une meilleure place au peuple, les autres pour limiter celle du Prince. C’est ainsi qu’après l’émergence de la première république moderne des Pays-Bas du Nord, qu’on va convenablement rebaptiser Hollande par métonymie, viendront consciemment ou inconsciemment se refléter et se ressourcer dans son incomparable lumière les républiques qui vont suivre, la seconde et éphémère République britannique, le Commonwealth cromwellien, fondé à son tour sur une common law jurisprudentielle et non sur un droit romain aprioriste. Ce Commonwealth puritain allié au souvenir des Provinces-Unies, érasmiennes et tolérantes, renaît tel un phénix de ses cendres dans la Révolution américaine de 1776. Et vient l’acte de 1789, préparé par des explosions prémonitoires, salué par Jean-Jacques Rousseau, à Genève, en Corse, puis au même moment au Brabant, dont se réclame aussi un Camille Desmoulin dans l’intitulé de son journal.

 

Est-ce tout ? Est-ce bien fini ? Existe-t-il une éternité de cette république pour les siècles des siècles ? Pas du tout, pas le moins du monde.

 

Au-delà de l’éternité, l’historicité ; au-delà du droit politique, la révolution nationale. Ici, marquons un temps d’arrêt qui signale un étonnement : c’est une idée reçue de l’histoire des idées politiques que si les théories de la souveraineté et du contrat (le droit politique) appartiennent à la philosophie classique, en revanche, l’idéologie de la nation procède du romantisme et ne s’est imposée qu’à l’époque contemporaine. À la vérité, il n’en est rien et ces doctrines (le droit politique et la nation) sont tout à fait contemporaines. Dans l’invention de la nation qu’inaugure un François Hotman, idéologue de la Réforme et des insurrections combinées des aristocrates protestants français et des Gueux de la mer hollandais, pour la plus grande gloire de la République genevoise et de l’Évangile, s’inaugure en effet une plongée historiciste différente dans sa nature du « droit d’insurrection » qui se réclame de ce qu’on nommera « droit naturel », fondement théologico-politique d’une inscription des droits fondamentaux et historiques, assignés le plus souvent par le droit coutumier dans une nature humaine jugée stable et capable de perfectionnement dans son concept même car créé à l’image de Dieu. Lui, Hotman, enracine la nation dans le fait. Il est le premier positiviste et le premier théoricien de la Révolution. Il trouve dans les « libertés germaniques », qu’il réinvente à partir des récits mérovingiens de Grégoire de Tours, une France pure et première, une France fondée par les Francs, non contaminée par Rome et qui trouve en elle-même, c’est-à-dire dans sa propre volonté souveraine, le fondement certain de sa puissance à la face du monde… « Les volontaires » de Valmy ne seront plus très loin. Ici, l’innovation de Jean Bodin, l’instauration de l’Etat souverain, jouera dans un sens plus destructeur et plus inattendu : la conjonction du volontarisme germaniste et de l’Etat souverain demeuré indépendant, des desiderata particuliers des différents membres du corps politique, ne peut qu’aboutir au sacre de la nation. Deux siècles plus tard, ce sera le parcours, à une vitesse presque instantanée, qui conduit à la proclamation solennelle des droits de l’homme, dans la transformation de l’Assemblée en un organe de dictature, d’un Comité de salut public, qui n’aura besoin selon ses propres termes ni de savants, ni de dissidents… Parvenue à cette impasse, la République deviendra en effet « incertaine », ainsi que je l’ai baptisée naguère, et le mouvement qu’elle instaure se trouvera, en effet, retranchée dans l’impasse machiavélienne et non, comme l’avait imaginée Skinner, dans sa prétendue solution. Car c’est l’apparition du podestat, originaire d’une autre cité, qui reprend, à nouveaux frais et en canalisant l’énergie républicaine qui s’éploie comme un torrent, le vieux projet impérial, tout simplement. L’essor de la grande nation est enfin arrivé et il se termine là où l’avènement de la république moderne s’était joué, au cœur des Pays-Bas historiques dans la morbide plaine de Waterloo.

 

Disons-le alors honnêtement, il y a bien sûr du continu dans l’expérience humaine et, en ce sens, la distinction aristotélicienne si limpide entre régimes républicains et régimes despotiques transcende en effet toutes les époques, ni plus ni moins que Pythagore, Thales et Archimède participaient déjà du même mouvement de pensée qu’Einstein, Niels Bohr, Hilbert ou Bourbaki. Mais néanmoins, ces géants physico-mathématiques ne procèdent pas en droite ligne de leurs devanciers grecs, mais de la révolution accomplie par Copernic et Galilée, sans lesquels l’entreprise de la cosmologie moderne perdrait ses fondements absolus, la mathématisation de la nature physique et la conception unifiée de mêmes lois régissant la mécanique de la terre comme celle des cieux, toutes notions encore inconnues des Grecs, comme des Égyptiens qui savaient pourtant bien se servir dans leur architecture du nombre d’or, comme de la constante π.

 

Il en va de même ici : l’obstacle épistémologique franchi aura été le passage de la république de cité, bien réelle celle-là, au concept de république étendue à l’ensemble du corps social, à l’échelle des grands ensembles politiques, cette république qui seule à nos yeux mérite le qualificatif de « moderne » et qui est à l’origine du mouvement de bascule décisif de notre monde. Faire ressortir ces entreprises totalement innovantes au premier balbutiement anti-aristocratique et anti-tyrannique de la cité grecque serait à coup sûr aussi inexact qu’imaginer que la république est née dans les cités médiévales ou que, au rebours, elle apparaisse entre Lexington et Valmy, de la conjonction des révolutions américaine et française des Lumières, de l’union de Jefferson et de Condorcet. Car il serait aussi faux, hélas, d’imaginer que la république a été toujours la même depuis le xvie siècle, qu’elle le sera aussi dans une éternité, pour les siècles des siècles.

Car si la république moderne naît en pensée et en acte lorsque se réunissent, comme dans une réaction nucléaire, ces deux piliers qui sont des composés hautement instables, le gouvernement populaire, issu des républiques de cité médiévales, et la souveraineté de l’Etat, élaborée dans les traverses des grandes monarchies occidentales en lutte contre l’Empire, elle est une réalité marquée comme les précédentes républiques antique et médiévale d’une même incomplétude… une idéalité festonnée par le rêve.

 

Certes, cette funeste union de la Révolution et de la nation, sous les auspices usurpateurs de la souveraineté, nous l’avons explicitement en Allemagne, tacitement en France ou en Italie, répudiée. Mais nous savons désormais, de l’examen historique de nos origines véritables, que tout cela était déjà présent dans la matrice initiale de l’instauration de nos républiques modernes à la fin du xvie siècle. Elle a aussi son historicité. Car, nous l’avons vu par ailleurs, le moment « Guillaume d’Orange » engendre deux grandes insurrections de la pensée : l’Etat de droit républicain et l’Etat fédéral unifié. La première finit par triompher, non sans impasses et tribulations à l’échelle de tout notre continent (car nos monarchies parlementaires, en Angleterre, en Espagne, en Belgique ou en Scandinavie, ne sont que des républiques comme les autres). Mais la seconde, en particulier l’idée d’une république fédérale européenne, nous le savons bien, se porte fort mal aujourd’hui. La monnaie unique, les divergences croissantes de comportements économiques de certains de ces pays périphériques notamment, tout cela l’irrite et risque de la désagréger. Ici, me dira-t-on, peut-être touchons-nous enfin au point de saturation de notre Big Bang mis à mal par les comportements à haut risque de la finance mondialisée.

 

Bref, nous voici arrivés aux problèmes actuels, trop actuels, de la république européenne d’aujourd’hui. Le croit-on vraiment, et ces problèmes ne seraient-ils que ceux de notre temps ? Hier déjà, les différents acteurs de la scène politique européenne s’efforçaient, chacun dans son camp, de rapporter la conjoncture qu’ils traversaient à des données plus simples, plus machiavéliennes. Les Princes protestants entendaient ne pas rompre la bonne entente avec les Habsbourg de Vienne, quitte à payer plus tard leur aveuglement initial du « solo funèbre » de la guerre de Trente Ans. Élisabeth Ire, longtemps redevable à Philippe II pour avoir été sauvée littéralement de la fureur de Marie Tudor, ne songeait qu’à préserver l’Angleterre de la guerre continentale et, sitôt Henri IV vainqueur, se tournait déjà vers son propre Empire outre-mer, où elle n’était pas sans redouter la concurrence de la libre Hollande ; Henri IV enfin, mieux disposé pourtant envers ses incontournables alliés des Pays-Bas, lorgnait déjà avec trop d’insistance sur la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Quant aux acteurs secondaires du drame, grands seigneurs demeurés catholiques du Brabant, réconciliés avec une monarchie espagnole attendrie en apparence par ses défaites successives, patriciens de Venise qui, sitôt les menées de Philippe II éloignées, ne songeaient déjà plus qu’à leurs affaires, républiques italiennes, à l’instar de Gênes, la première d’entre elles, résignées à voir triompher un principat qui enterrait leurs libertés, aussi sûrement que les Médicis de Florence qui les avaient fondées en devenaient désormais les fossoyeurs intéressés, que dire de cette mare aux grenouilles qui n’attendait qu’un roi à l’ancienne, Philippe III de Habsbourg, Louis XIV de Bourbon ou même George III d’Hanovre allié à Frédéric II de Prusse, dans le temps court de la prépondérance anglaise à la fin du xviieet au xviiie siècles ?…

 

Notre problème est peut-être beaucoup moins différent aujourd’hui de ce qu’il semblait être naguère. Car le grand dessein nous apparaît comme plus concret que jamais, grâce à l’obstination mémorielle de Sully. De quoi s’agit-il en effet, sinon, aujourd’hui comme hier, d’une union politique ? Celle-ci vint au xvie siècle de l’entêtement des humanistes unis par une même culture érasmienne à soutenir en Guillaume d’Orange le défenseur de la liberté de conscience et des libertés de l’Europe, car l’histoire appartient aussi de temps à autre, non aux forces profondes de la puissance politique, militaire ou économique, mais à des hommes disparates comme Hubert Languet, Philip Sidney, Philippe Duplessis-Mornay, Giordano Bruno, qui ont tenté de fédérer à l’échelle européenne l’union des grands esprits, sans parler des ombres immenses de Cervantès et de Shakespeare, un peu plus tard, qui déconstruisaient à leur manière la gloriole sanglante de la monarchie absolue, qu’ils finiront par vaincre sans doute brièvement, mais de manière décisive.

 

Demain, la conjonction des forces démocratiques républicaines dans les trois nations constitutives de l’Europe qui ont joué un rôle si grand dans ce voyage de Hollande, la France, l’Allemagne et l’Angleterre, devrait pouvoir s’opérer en bâtissant, comme le voulaient nos véritables pères fondateurs, oubliés ceux-là, à la différence de ceux d’outre-Atlantique, une Europe des républiques, prélude sans doute à une grande Europe républicaine. Nous le pouvons, si nous acceptons de ne pas recouvrir du manteau de l’oubli ce moment si proche de nous, où l’Europe s’arracha tout autant à la romanité antique qu’à la chrétienté médiévale pour bâtir un monde radicalement nouveau, un monde d’art – Vermeer –, de science – Galilée – et de morale politique – Guillaume d’Orange –, auquel nous sommes encore redevables de la pauvre gloire dont nous essayons, de temps à autre, mais légitimement, de nous prévaloir.

 

Blandine Kriegel

Conclusion : La République et le Prince Moderne, Paris, PUF, 2011, pp 305-318