Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

La démocratie (2013)

 

 

Résistance à, résistance de la démocratie… Qui le niera ? : la démocratie traverse aujourd’hui même une double épreuve extérieure et intérieure. Elle affronte des agressions et elle partage une dépression. Il faut remercier les organisateurs de La nuit de la philosophie d’avoir demandé aux philosophes de ne pas les contourner.

 

La démocratie est attaquée de l’extérieur par des régimes qui, tel, celui de la République islamique d’Iran, dénonce sa prétention occidentaliste, déclarée outrée ou par le terrorisme qui projette purement et simplement de la détruire. Le temps où, au lendemain de la chute du communisme, Francis Fukuyama pouvait décréter la fin de l’histoire, parce que, selon lui, toutes les sociétés humaines étaient désormais ralliées au régime démocratique, semble s’être éloigné. Le nazisme et le fascisme ont été vaincus, le communisme a implosé, mais il parait aussi difficile de confondre la Chine actuelle avec un pur et simple système totalitaire, que délicat de l’aligner sur une démocratie européenne traditionnelle. Le « ou bien, ou bien », (ou bien la  démocratie, ou bien le totalitarisme),  qui avait dominé les débats de la Guerre Froide, semble dépassé.

 

On ne sait plus précisément est la démocratie ni quand elle apparait ou disparait.

Dans le même temps, la démocratie parait minée de l’intérieur par un sentiment de doute et d’impuissance. Les Etats de droit n’ont-ils pas couvert le colonialisme ? Les valeurs universalistes des droits de l’homme sont-elles valables pour tous les humains ? N’existe-t-il pas d’autres normes qui pourraient les supplanter, comme le prétendent ceux qui voient, dans la Charia par exemple, des règles plus impératives et supérieures à toutes les autres ? Si tous les humains sont égaux en dignité, comme le proclamait les Déclarations universelles des droits, alors toutes les sociétés ne se valent-elles pas ? Peut-on encore parler de développement au moment même où l’industrie sans frein des pays développés a mis à mal la terre avant de s’attaquer au ciel ? Le mouvement même de démocratisation qui vise toujours plus d’égalité et d’égalisation des conditions, ne nourrit-il pas à son tour un populisme menaçant à l’égard des performances et des élites de toute sorte, et bientôt par haine de la différence à l’égard des étrangers, ruineux à plus d’un titre pour les libertés ?...

 

Je cite ici en vrac l’escadrille des soupçons qui bombardent la légitimité démocratique pour observer que le cœur même de l’idéal démocratique est touché par un syndrome dépressif. On ne sait plus exactement ce qu’est la démocratie.

 

Comme les psychanalystes nous l’ont enseigné, dans une observation également valable pour un individu et une société, une dépression est d’abord et avant tout une crise de reconnaissance de l’unité psychique. La dépression ne serait pas si grave en effet, si elle ne se manifestait d’abord comme crise d’identité. Les démocraties ne savent plus qui et quelles elles sont. Elles ignorent leur histoire qu’elles ont refoulée ou oubliée. L’Europe est plus touchée que les Etats-Unis, car dans la culture commune populaire américaine, comme celle du cinéma par exemple, on s’interroge encore Outre-Atlantique, sur l’avènement et la fragilité de la démocratie (Abraham Lincoln) ou sur le destin de la république versus l’Empire (La Guerre des Etoiles), des sujets moins présents dans la filmographie de notre continent.

 

Pourtant, là où est le mal, là est peut-être le remède. On commencera donc en s’interrogeant sur l’idée et l’histoire de la démocratie, son identité et son essence, son origine et son déploiement.

 

Identité et essence.

 

« Donner un sens plus pur aux mots de la tribu », disait Mallarmé. Si l’on en croit Platon, la philosophie commence toujours par une action discursive, une poïesis, c'est-à-dire la recherche de la bonne définition, la rectification de l’opinion commune et du langage courant. Nous n’y ferons pas exception, en tentant de préciser ou de rectifier les usages les plus ancrés ou les plus tenaces du terme démocratie. Car si nous savons tous que, étymologiquement, démocratie signifie pouvoir du peuple, l’habitude après Lincoln, d’appeler démocratie, un type de régime particulier, (« le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ») a été prise pendant la seconde Guerre mondiale, lorsque le grand Winston Churchill qui conduisait l’Angleterre presque seule, dans la lutte contre le nazisme, eut déclaré que : « La démocratie était le pire des régimes à l’exception de tous les autres . » Il désignait ainsi les régimes politiques des sociétés européennes occidentales qui n’étaient pas dirigés par des dictateurs ou des despotes, y incluant évidemment l’Angleterre, cependant dotée d’un Roi... Plus récemment, après la chute du communisme soviétique, se réclamant du marxisme mais aussi bien fidèle sur ce point à Tocqueville, (ce qui prouve que les paradigmes des sociologismes contemporains se rejoignent plus souvent que nous ne le croyons), Régis Debray a opposé vertement deux types de sociétés et de tradition politique : celle de la république française à celle de la démocratie américaine.

 

Malgré toute la révérence que je nourris pour Winston Churchill, l’un des grands hommes du XXe siècle ou même l’amitié qui me lie à Régis, je me propose de corriger le lexique  de ces deux grands talents politique et littéraire pour abandonner des définitions qui, à raison même de leur influence, ont depuis fait florès.

 

Car, disons-le, dans l’usage que l’un et l’autre font du mot, la démocratie est à la fois plus et moins que la démocratie. En vérité, ce que la plupart d’entre-nous appellent, après eux, démocratie, désignent les Etats de droit ou les républiques démocratiques qui s’opposent aux despotismes de tous ordres, fussent-ils nommés démocraties populaires, comme naguère dans l’espace soviétique, ou républiques, comme aujourd’hui dans de nombreuses républiques dictatoriales. Le terme de démocratie vise alors à la fois un type de régime de cité ou de société où l’Etat ne peut se transformer en autorité despotique, puisqu’il régit une société libre où les droits des personnes sont garantis et un genre de gouvernement dont le pouvoir émane même indirectement du peuple ou de sa majorité.

 

Bref, sous le nom de démocratie nous désignons deux réalités bien différentes : un régime civil, république ou Etat de droit et un gouvernement. Pour le dire plus simplement, un Etat de droit (une république) et un gouvernement démocratique. Confinées en effet autrefois dans l’espace étroit des cités, les républiques qui se sont développées à l’intérieur des vastes territoires des Etats-nations ont pris la forme des Etats de droit où, irrésistiblement, le gouvernement démocratique, même incomplet, a tendu à remplacer les gouvernements aristocratiques ou monarchiques.

 

Pour reconnaitre cette identité complexe de la démocratie, l’admettre ou la faire admettre, il est donc nécessaire de s’éloigner des systèmes de pensée contemporains qui ne réfléchissent qu’à la société et sont convaincus que le social est tout, pour redécouvrir et reparler la langue de la philosophie politique, telle qu’elle s’est formalisée d’Aristote à Kant. C’est ce qu’a fait la philosophie politique du XXe siècle, lorsqu’elle a, par deux fois, ressuscité de ses cendres, d’abord au lendemain de la chute du nazisme avec Léo Strauss, Hannah Arendt, Isaïah Berlin, l’Ecole de Francfort et ensuite dans ma génération,  lors de l’effondrement du Mur de Berlin. Déjà confrontée aux problèmes que nous tentons de réfléchir aujourd’hui, c'est-à-dire à la fragilité, mais aussi à la résistance de la « démocratie », la philosophie politique à forgé des concepts plus clairs et distincts que ceux des définitions contemporaines évoquées. (Si vous mettez en doute qu’en ce qui concerne ces concepts et particulièrement celui de la démocratie, règne en un embrouillamini complet, je vous suggère de vous référer aux définitions données par Wikipédia où un chat ne retrouverait pas ses petits.)

 

Revenons-donc aux distinctions de base proposées initialement par Aristote. Elles sont plus pertinentes, utiles, opératoires pour déterminer ce qu’est la démocratie.

 

Aristote, avec l’audace qui caractérise les penseurs grecs, a remarqué que, au-delà de la diversité infinie qui compose les liens de cité ou de société, il n’existe à la vérité que deux types fondamentaux : la république, où l’on a en vue l’intérêt général et où l’autorité s’exerce par la loi sur des individus libres et égaux, et le despotisme (ou empire), où l’autorité qui ne vise que l’intérêt privé, s’exerce par la force sur des individus assujettis. Mais cette distinction – ajoute Aristote – n’épuise pas le problème politique, car il faut encore choisir à qui  l’on confie l’autorité politique. Autrement dit, désigner les types de gouvernements. Le gouvernement d’un seul s’appelle la monarchie, des meilleurs, l’aristocratie, du peuple, la démocratie. Une république peut donc connaitre plusieurs types de gouvernements, un empire également.

 

Cette distinction reprise par toute la philosophie politique moderne de Bodin à Kant, comme je l’ai montré dans Philosophie de la République,  est fondamentale pour comprendre que le gouvernement démocratique, fondé sur la loi de la majorité, n’entraine, pas ipso facto, la république ou l’Etat de droit. De ce hiatus, nous avons des exemples passés et présents. Par le passé, la loi de la majorité a permis l’accession d’Hitler à la Chancellerie allemande comme le vote du parlement français a donné les pleins pouvoirs à Pétain. Ces deux élus de la majorité mettaient fin, l’un comme l’autre, au lendemain de leur intronisation à la république. Hitler baptisait IIIe  Reich ce qui avait été la République de Weimar et Pétain appelait Etat français ce qui avait eu nom de IIIe République. Aujourd’hui, le Printemps arabe déclenché par un véritable élan démocratique, n’a pas non plus institué partout où il s’est affirmé des Etats de droit (même si en Egypte particulièrement, on a observé une véritable résistance pour le maintenir ou l’élargir).

 

Autrement dit, tant que l’on n’aura pas compris que la démocratie, c’est plus que la démocratie, c’est l’Etat de droit démocratique, nous serons exposés à bien des déconvenues.

 

Et d’abord à des errements sur la nature de la démocratie et de la démocratisation. Si en effet la démocratie, c’est deux choses : d’abord un lien civil républicain, une république ou un Etat de droit, et ensuite un gouvernement fondé sur la loi de majorité, défendre la démocratie, cela veut dire défendre en même temps, d’une part, l’Etat de droit républicain et son mode de fonctionnement (anti-impérial) et d’autre part, la souveraineté du peuple et le gouvernement démocratique.

 

Ceci explique que le retour à la démocratie, au lendemain de la seconde Guerre Mondiale s’est d’abord traduit en Europe par la mise en place de Cours constitutionnelles et de Lois fondamentales établies pour institutionnaliser les droits de l’homme et chargées de défendre le régime républicain en empêchant une majorité circonstancielle de le détruire. Ceci explique encore que la démocratisation, c'est-à-dire le développement du gouvernement démocratique, au lieu et place des gouvernements monarchiques ou aristocratiques de la république dans des régimes républicains représentatifs parlementaires, présidentiels ou semi-présidentiels, qui sont encore essentiellement des gouvernements mixtes (un peu de monarchie avec la décision présidentielle, un peu d’aristocratie avec les grands corps de l’Etat, de la démocratie avec le suffrage universel), est un problème différent qui ne peut être réglé par le seul mouvement économique et social, mais d’abord et avant tout par des réformes du droit politique de l’Etat.

 

Autrement dit, l’ignorance de la langue de la philosophie politique nous empêche d’approcher comme il le faudrait, la réalité de la démocratie.

 

Car hélas !, c que nous avons été obligés d’admettre pour le psychique et l’anthropologiques, à savoir que ni la psyché des individus ni la culture et les mœurs des peuples ne sont réductibles à l’économie et à la société, parce qu’ils relèvent de forces pulsionnelles ou de structurations symboliques, nous le savons à peine pour la politique. Nous ignorons que les matériaux du politique, sont le droit et/ou la force, qu’il existe un droit politique, et que les problèmes que nous soulevons aujourd’hui ne sont pas totalement neufs, car il y a en vérité, une longue durée de la démocratie, justiciable d’un bilan critique déjà engagé. Ce bilan, nous ne pouvons pas en négliger totalement le legs. Après l’essence, l’identité de la démocratie, il y a aussi son histoire, sa finitude.

 

Histoire et finitude.

 

La république démocratique en effet, est morte et a revécu plusieurs fois depuis l’Antiquité. Cette longue durée  a d’abord donné aux partisans de la république, le temps d’identifier parfaitement ses ennemis extérieurs. Ils ont indiqué que les premiers adversaires de la république de cité ou des Etats de droit démocratiques, sont moins le gouvernement monarchique (Churchill déjà cité était bel et bien monarchiste) ou aristocratique (la république de Venise et dans une moindre mesure, la république de Florence, avaient un gouvernement aristocratique), que les Empires despotiques.

 

L’ennemi mortel, le plus puissant et le plus durable de la république, c’est l’Empire. C’est ce qu’a bien compris ce grand artiste qu’est Georges Lucas dans La Guerre des Etoiles prolongeant une observation des Grecs à propos des Perses, encore vraie aujourd’hui, lorsqu’on songe aux ennemis extérieurs des démocraties qu’ont été pendant la deuxième guerre mondiale, l’impérialisme allemand ou l’impérialisme japonais. Tout projet politique, despotique ou impérial qui vise à supprimer la liberté et l’égalité des individus ou à remplacer le règlement des conflits civils par la loi en lui substituant le pur rapport de force, est l’adversaire sans pitié de la démocratie. Mais cet ennemi peut aussi venir de l’intérieur, comme les César romains dans le passé ou même plus récemment, comme Napoléon, sorti de la république et porté par son élan, qui a fait peser son ambition impériale sur l’Europe entière en la soulevant  contre la France. Davantage, l’Empire peut se juxtaposer au régime républicain, si l’on songe aux empires coloniaux du XIXe et du XXe siècle approuvés par des élus républicains européens.

 

A ce diagnostic, selon lequel le premier et le véritable ennemi de la république est l’Empire, Kant, au XVIIIe siècle a ajouté un codicille : « Tant que la République, le seul régime conforme à la nature humaine qui cherche la liberté et l’égalité, ne sera pas universelle, elle demeurera inévitablement fragile, car les rapports entre les Etats républicains d’un côté et les Etats despotiques ou impériaux de l’autre, demeureront des rapports de force et il n’y aura pas de droit universel, de droit cosmopolitique . En outre, la pérennisation des régimes despotiques traitant avec les régimes républicains, fragilisera incontestablement à l’intérieur, le régime républicain lui-même ». Comment ne pas être troublé par une telle description qui rend compte aujourd’hui encore de notre situation ? La république demeure, ici-même, « incertaine ».

 

Si par conséquent, le premier adversaire de la République est l’Empire ou tout régime despotique, c’est d’abord contre lui, aujourd’hui comme hier, qu’il faut mobiliser les forces de résistance de la république. Les partisans de despotisme, quelque soient les origines dont ils s’affublent, ou les noms qu’ils se donnent, sont toujours ceux qui légitiment l’usage de la violence à la place de la  loi, donne la prééminence à la guerre sur la politique et ne reconnaissent de droits inaliénables à personne. Ce sont eux les premiers et les vrais ennemis de la république démocratique.

 

Hélas !, ils ne sont pas les seuls…

 

En effet, eu égard aux diagnostics posés sur les maux qui hier, de l’intérieur, ont emporté la démocratie, on soulignera à bon droit que le passé nous a transmis cette fois, davantage de questions non résolues que de solutions à appliquer.

 

En effet, sur les causes de la vie et de la mort de la démocratie, une tragédie qui a hanté la pensée des Anciens, Platon, Aristote, Cicéron ou Saint-Augustin, ne nous proposent pas une étiologie identique. Selon Platon, c’est le trop-plein de gouvernement démocratique qui, en ouvrant un espace démesuré à la démagogie, fraye un chemin à la tyrannie. De là, sa recommandation de confier le gouvernement, non au  peuple mais aux élites et mieux encore, aux philosophes qui devraient devenir rois. Selon, Aristote, le pire ennemi de la république est le gouvernement de la monarchie qui ouvre la voie à la tyrannie, mais même si une république ne peut subsister sans un gouvernement qui fait une place fondamentale aux

classes

moyennes, la pérennité de la république ne sera assurée que par un gouvernement modéré ou mixte qui associe un peu de monarchie, un peu d’aristocratie et beaucoup de démocratie. A la fin de la république romaine, Cicéron, quant à lui, incrimine la disparition de la vertu républicaine. Au nom de la république, la démocratie passe à l’arrière plan. A la fin de l’Empire romain, Saint-Augustin met en cause l’hérésie, l’immoralité et l’injustice de la cité romaine. Au nom de l’égale dignité des humains sauvés par leur foi, la république terrestre est désertée.

 

Les Modernes à leur tour ont risqué leurs explications. Dans le sillage de la renaissance des républiques sous la forme des républiques de cité et des Etats de droit, après les deux épisodes républicains des Provinces-Unies et de l’Angleterre, au XVIIe siècle, un nouveau droit politique fait son apparition. Celui de l’Ecole du droit de la nature et des gens. Les républiques démocratiques modernes, des républiques d’Etat, ne sont pas la simple relève et continuation des républiques antiques et médiévales de cité. Au droit civil de la république romaine elles ajoutent un droit politique de l’Etat (souveraineté ou séparation des pouvoirs) ; mieux dans une synthèse des traditions grecques, romaine et hébraïque, elles forment la théorie du contrat qui seule, rend la loi légitime, elles élaborent la doctrine des droits de l’homme, des droits du peuple et de la nation et davantage encore, la théorie du droit des peuples et des nations qui demeurent actuelles. Peu à peu, lentement mais irrésistiblement (de Hobbes à Rousseau par exemple), leurs théoriciens substituent le gouvernement démocratique au gouvernement monarchique ou aristocratique, comme seul capable de pérenniser la république. Les deux mouvements intellectuels majeurs qui réfléchissent alors à la philosophie politique de la république démocratique, à sa force et à sa fragilité, sont les Lumières et le Romantisme politique.

 

Dans l’Europe du XVIIIe siècle, la philosophie des Lumières nous livre une réflexion ambivalente. D’un côté, elle proclame que tous les humains appartiennent à la même humanité et qu’ils doivent être égaux en droit ; et de l’autre, elle creuse l’opposition entre Barbares et Civilisés, plus profondément que la civilisation chrétienne, qu’elle prétendait remplacer, ne l’avait fait. C’est ainsi que l’historien anglais Gibbon  attribue le déclin et la chute de la civilisation romaine à l’assaut des Barbares. Ces deux affirmations antagonistes vont nourrir des convictions surprenantes et inattendues : l’idée d’une seule humanité débouchant sur la reconnaissance de l’égalité, non seulement de tous les hommes, mais quelquefois de toutes les sociétés, a pu alimenter les Déclarations universelles des droits de l’homme, mais aussi, avec la reconnaissance de la diversité et du multiculturalisme, la légitimité du choc des civilisations voire du communautarisme, tandis que l’observation d’une opposition entre les sociétés civilisées et les nations barbares, a pu conduire à justifier la mise en tutelle des sociétés décrites comme « arriérées » en donnant ultérieurement bonne conscience à l’Empire colonial.

 

Le Romantisme politique va être le chaudron d’enfer où mis ensemble et en facteur, ces deux propositions (égalité et barbarie) ont engendré en soufflant la braise du droit des peuples jusqu’à embraser le nationalisme, la monstruosité du premier XXe siècle. « Oui, nous sommes des barbares, mais non seulement égaux mais meilleurs et supérieurs par notre barbarie de peuples authentiques et nous nous réservons de naufrager les droits abstraits de l’homme au nom de l’universel concret des nations (Herder ou Fichte). Alors la guerre sera le grand moment de la vie des peuples (Hegel)… Au nom de l’esprit du peuple et du populisme, d’un usage non républicain du gouvernement démocratique, nous avons vu renaitre les Empires.

 

La philosophie des Lumières républicaine était encore trop peu démocratique. La philosophie du Romantisme politique « démocratique » devenue révolutionnaire (révolutionnaire sociale ou révolutionnaire conservatrice) ne sera plus du tout républicaine.

 

Après l’échec et le naufrage des formes extrêmes du Romantisme politique (le national-socialisme) et son populisme s’accommodant du Fürherprinzip, le paradoxe des Lumières est revenu, et toujours devant nous, qui s’immisce dans nos débats. On peut l’énoncer ainsi : comment concilier les principes du développement politique démocratique qui affirme la liberté et l’égalité, les droits inaliénables des individus avec la reconnaissance de la multiplicité et de la diversité des cultures et des sociétés qui ne reconnaissent par tous ces droits inaliénables ? Comment sortir de ce cercle ? Comment résister ?

 

Je vous suggère l’esquisse d’une première réponse. En reconnaissant d’abord la diversité réelle des sociétés et des civilisations dont aucune n’est, à elle seule, supérieure à toutes les autres. En incluant, comme l’ont fait les anthropologues, toutes les sociétés humaines dans la culture, car tous les humains participent  à l’art et au savoir : c'est-à-dire en récusant le caractère purement social de l’opposition barbarie/civilisation. Mais ensuite et dans le même temps, en proclamant l’intangibilité des idéalités politiques de la république démocratique qui doivent être atteintes et préservée pour tout groupe humain, mais de l’intérieur. Autrement dit, il faut admettre toute la diversité à l’exception des règles fondamentales des rapports entre les hommes que nous appelons en Europe et dans le monde occidental, les droits de l’homme (la sûreté, la liberté, l’égalité, la propriété, le droit à la recherche du bonheur), des droits  qui peuvent se dire aussi dans toutes les langues et dans toutes les sociétés qui ont cherché à respecter la valeur et la dignité de la vie des hommes)… Car toutes les sociétés humaines ont eu et auront à choisir entre la république démocratique et l’empire…

 

Cependant, à  l’intérieur de la démocratie, (au sein des régimes européens dits démocratiques, et je me tourne en particulier maintenant vers la France), une autre difficulté a surgi dans la réalisation d’une démocratisation véritable. Celle-ci, réclamée à cors et à cris sous des noms divers, naguère l’autogestion, aujourd’hui la démocratie participative, semble avoir, depuis1958, marqué gravement le pas. Le blocage de la démocratisation, c'est-à-dire l’association de tous ou d’une majorité de citoyens à des décisions politiques les concernant directement, a nourri en retour le discours populiste du rejet de toutes les élites qui est le levain de la pâte aujourd’hui levée du Front National. Ou se situe le hic ? Ou réside la faute ?

 

En raison de la toute-puissance des paradigmes philosophiques ou idéologiques qui dominent les sociétés démocratiques contemporaines, le libéralisme et le socialisme, la démocratisation a été pensée en termes et dans des voies essentiellement économiques et sociales. La liberté du marché, la performance de la production et du profit d’un côté, l’augmentation des salaires et de la redistribution (salaires, prix et profits), de l’autre. Quantitativement, on a recherché plus de moyens et de redéploiement, voire de liberté et d’égalité dans l’économie et la société, mais on a laissé intacts le droit politique et l’architecture des institutions publiques. Or, c’est lui et c’est elle qui accélèrent ou freinent la démocratisation. Cela fait plusieurs générations que l’on sait que la France est un Etat administratif et non un Etat de justice, mais aucune réforme véritable n’a été entreprise. Aucun débat d’opinion publique et médiatique ne concerne véritablement  notre droit politique, et tant que nous ne serons qu’une poignée en France à nous y intéresser, il n’y aura guère de place pour une véritable démocratisation de la république française. Faute de progresser, la démocratie recule inévitablement et se pervertit dans le populisme et elle reculera encore, tant que les questions de droit politique ne seront pas devenues des questions communes.

 

En disant cela, est-ce que je vous propose de revenir à la Révolution conservatrice ou au néo-conservatisme, comme on baptise aujourd’hui le Romantisme politique dernière manière ? Tout au contraire : je suggère à La nuit de la philosophie, de les abandonner et de les combattre résolument. Mais, au reste, de quoi parlons-nous ? Et quel est le cœur caché de la véritable opposition à la démocratisation ? Quelle est la philosophie qui résiste et qui résistera indéfiniment à la démocratie ? C’est « la métaphysique de la décision » qui a dominé par son altitude et sa déraison le monde universitaire européen, en prétendant dépasser ou résoudre le paradoxe des Lumières par l’esprit du peuple et au nom du peuple, autrement dit, la philosophie allemande du sujet et de la volonté qui s’est développée, de Fichte à Heidegger. Par son populisme et son nationalisme outrancier qui est allé quelquefois, jusqu’au racisme, son exaltation de la volonté de puissance, son amour de la guerre, son choix du surhomme et de l’Empire, elle s’est montrée l’adversaire majeur de la république démocratique. Nous devons le reconnaitre : non seulement, elle n’a pas su empêcher les pires errements politiques de l’Allemagne, mais elle les a quelquefois accompagnés si l’on songe à l’engagement dans le parti nazi, de Carl Schmitt et de Heidegger, ces deux astres obscurs de la philosophie contemporaine. Nous devons critiquer cette philosophie pour retrouver avant les apories du XVIIIe siècle, la véritable philosophie moderne qui a fondé les principes de la république démocratique et qui est celle des penseurs de la Renaissance à l’Age classique (Vitoria, Hobbes, Spinoza, Locke). Il ne s’agit pas de régresser mais au contraire, comme Galilée l’avait fait en revenant à la physique archimédienne par-delà la physique médiévale, de faire retour au bon embranchement et aux véritables racines théoriques de la démocratie.

Autrement dit, quel est le véritable fondement théorique de la résistance de la démocratie ? Je vous suggère ici une deuxième réponse : la reconnaissance conjointe de son idéalité et de sa finitude. Son idéalité : la république démocratique est le seul régime conforme à la nature de l’homme qui cherche toujours et partout la liberté et l’égalité. Son universalité est  la raison, dit Kant, qui explique qu’alors que tant de cités, d’Etats ou de peuples ont sombré dans la nuit de l’oubli, nous nous intéressons toujours et encore à l’histoire de l’Athènes antique. Là – disait-il encore – a commencé un régime qui intéresse toute l’humanité… Cette idéalité (sorte d’ADN politique des humains) s’enracine – selon moi – dans une philosophie de la nature.

 

Mais, nous devons également accepter la finitude de la démocratie dans une philosophie de l’histoire. La république démocratique des Anciens (si fragile !) est elle-même déjà le produit d’une synthèse et d’une rencontre de l’expérience diverse des cités méditerranéennes. Davantage, la république démocratique moderne est la rencontre de trois expériences allogènes entre-elles, celle de la Grèce, de Rome et des Ecritures. Comment imaginer qu’à l’époque de la mondialisation, les idéaux de la démocratie ne seront pas profondément élargis et renouvelés et transformés par le contact avec les idéalités des grandes civilisations orientales ? La plus grande force de la république démocratique, c’est de savoir que les occidentaux ne sont pas les seuls et qu’ils doivent s’unir à l’élan démocratique de tous les peuples de la terre (et singulièrement aujourd’hui de celles de l’Inde et de la Chine).

 

Pour répondre aux interrogations qui nous minent, il faut donc déclarer franchement que les valeurs universalistes des droits de l’homme, le droit à la vie, la liberté, l’égalité, la propriété, la recherche du bonheur, sont valables pour tous les humains et qu’aucune norme ne peut prétendre les supplanter, parce qu’elles sont celles de la nature humaine et qu’on les trouve dans toutes les hiérarchies sociales et d’abord comme l’avait justement souligné Nelson Mandela, dans les sociétés tribales. Du point de vue de leur institution, toutes les sociétés ne sont pas égales et l’on doit mesurer le développement démocratique à la place qui leur est faite et qui ne partage pas l’Orient et l’Occident, mais tous les peuples et tous les moments de leur histoire. Comme on a pu le voir dans l’évolution de l’Europe au XXe siècle où plus profondément qu’ailleurs et que jamais, les valeurs démocratiques, après avoir été déclarées et proclamées, ont été piétinées et broyées. Il faut reconnaitre enfin que les voies de la démocratisation sont toujours endogènes, particulières, plus difficiles qu’il n’y parait, mais dans le même temps, que les grands moments de développement de la civilisation humaine se sont toujours accompagnés d’un élargissement démocratique.

 

La réflexion qui va s’entamer maintenant approfondira-t-elle, nuancera-t-elle ou infirmera-t-elle ces quelques propositions ? Comme vous, à mon tour, je m’interroge et je me réjouis d’avance d’écouter les philosophes qui vont débattre, car chacun sait qu’il n’y a pas de vie démocratique  véritable sans une pensée nourrie par le dialogue, l’échange, la négociation.

 

 

Blandine Kriegel

Strasbourg, le 27 novembre 2013,

Leçon inaugurale à La nuit de la Philosophie 2013,  Fond Social Juif Unifié, IEP et ENA Strasbourg