Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

La République (1994)

 

 

La république n'est pas née d'aujourd'hui mais d'hier l'idée républicaine ne date pas de la révolution de 1789, de la proclamation de 1792, ni même de la IIe République de 1848 ou de la IIIe de 1874. L'idée républicaine moderne fait sa réapparition à la Renaissance à travers les œuvres de Machiavel, Discours sur la première Décade de Tite-Live (1513) et de Jean Bodin, Les Six Livres de la République (1576) et elle se développe sur le plan doctrinal et historique selon un long parcours sous l'Ancien Régime. Parcours doctrinal : toutes les philosophies politiques modernes, celle de Bodin, celle de Spinoza, celle de Hobbes, celle de Locke, celle de Rousseau, sont républicaines. Quelle est l'origine de l'idée républicaine? Elle se trouve en vérité dans les textes d'Aristote, de Cicéron, de Tite-Live, de Salluste et de Tacite, tels qu'ils ont été retrouvés à la Renaissance. L'idée républicaine se trouve d'abord et avant tout chez Aristote. C'est donc du grand maître qu'il faut partir pour en dégager l'essence même.

Revenons donc à la définition de Politique, I, 2. : La république est la société qui a pour objet le bien-vivre (eu zen), Politique 1, 8. Non pas vivre, dit Aristote, mais bien-vivre. Dans Politique, 1, 7, Aristote distingue en effet l'autorité du maître, en grec, despotes, et l'autorité de l'homme d'État, en grec, politikos; despotique et politique s'opposent comme l'autorité qui s'exerce sur les esclaves (douloi) et l'autorité qui s'exerce sur les hommes libres (eleutheroi). Dans Politique I, 6, 2, Aristote explique par ailleurs que tout gouvernement domestique s'exerce comme une maîtrise tandis que tout gouvernement politique s'exerce sur des hommes libres et égaux (eleutheroi kai isoi). Dans Politique 1, 12, 1, pour distinguer l'autorité du mari sur la femme et du père sur les enfants, Aristote dit que l'une est politique, l'autorité du mari sur la femme (politikos) républicaine, tandis que l'autre qui concerne l'autorité du père sur les enfants est monarchique (basilikos). Il dit encore qu'une république est une communauté (koïnonia), qu'elle n'est pas un ethnos. Chacun sait que la préférence d'Aristote ira au régime mixte. Dans Politique II, 18, il écrit, en effet : « mieux vaut donc l'opinion de ceux qui préfèrent la constitution mixte car la constitution composée d'un plus grand nombre d'éléments est la meilleure »; à condition de ne pas faire à propos de ce choix un contresens, car Aristote ne dit pas que la république doit être une aristocratie mais, au contraire, dans Politique V, 16, 1, il précise que le gouvernement des classes moyennes est plus proche de la démocratie que de l'oligarchie et, c'est précisément pourquoi c'est la plus stable des formes de constitution. Le meilleur gouvernement, à son sens, est un mélange d'oligarchie et de démocratie (Politique V, 7).

Soulignons d'abord l'extraordinaire audace et la radicalité du grand penseur de l'Antiquité. Selon lui, il n'existe que deux types et deux types seulement de société; les sociétés despotiques — nous dirions impériales — et les sociétés républicaines. Les sociétés despotiques sont les sociétés qui sont organisées en vue de l'intérêt privé, de l'intérêt de quelques-uns, les sociétés républicaines sont les sociétés qui sont organisées en vue de l'intérêt général, du bien commun. C'est cette radicalité qui frappera les penseurs de la Renaissance et dont ils se voudront les héritiers. Après avoir défini la république comme l'objet de la société civile (politeïa qui deviendra chez les Romains la res republica, chose publique, l'intérêt commun ou l'intérêt général et après avoir posé la question de la nature de la société politique) la philosophie politique n'est pas épuisée: reste à définir le gouvernement qui va exercer l'intérêt commun et défendre l'intérêt général. Reste également à définir le titulaire des magistratures. S'il s'agit d'un seul, c'est une monarchie, s'il s'agit de plusieurs c'est une aristocratie, s'il s'agit du plus grand nombre, c'est une démocratie. J'en viens à la très intéressante tautologie formulée par Aristote dans Politique III, 7. Remarquons que, contrairement à une idée reçue, Aristote définit comme républicain tout gouvernement — fût-il monarchique ou aristocratique - qui a pour objet le bien commun et l'intérêt général. La monarchie peut être une politeïa, l'aristocratie peut être une politeïa, la démocratie peut être une politeïa dès lors que chacun de ces gouvernements a en vue, non pas l'intérêt d'un seul, de quelques-uns ou des plus nombreux, mais l'intérêt commun. Mais lorsque Aristote définit par le même nom l'objet de la vie civile, la république et le sujet du gouvernement, « La république qui a pour gouvernement le grand nombre est républicaine », Politique III, 7, que veut-il dire, que signifie-t-il sans l'énoncer tout à fait? Tout simplement que le bien commun, que la chose publique sont mieux assurés ou atteints plus facilement lorsque le titulaire du gouvernement n'est pas un seul, le monarque, ni le petit nombre des meilleurs, les aristocrates, mais, sinon le grand nombre, du moins un nombre satisfaisant d'individus, le peuple. Bien qu'Aristote ait considéré ailleurs que la démocratie pouvait constituer une perversion de la république lorsque la démocratie est le pouvoir des plus pauvres et du plus grand nombre et que celui-ci ne s'intéresse qu'aux défavorisés, ici, dans Politique III, 7, Aristote énonce, à demi, que tout gouvernement légitime de la république est démocratique parce que le peuple est mieux à même d'instituer la république, c'est-à-dire d'instituer l'intérêt général, le bien commun que les aristocrates ou le monarque. Mais dans son refus de ne pas intituler démocratique le gouvernement du plus grand nombre et de lui préférer le terme de républicain (ou « politie » comme le traduisent certains) par méfiance vis-à-vis de la démocratie pure, le meilleur gouvernement d'une république est, à son avis, le gouvernement du grand nombre additionné des élites nécessaires, autrement dit un gouvernement mixte. Les deux définitions de république et démocratie diffèrent donc sensiblement. La démocratie, le pouvoir du peuple désigne le titulaire de l'exercice du pouvoir. Sa destination répond à la question Qui? Qui exerce le pouvoir? La république (la chose publique) définit l'objet même de la société politique, le bien commun. Sa définition répond à la question Quoi? Malgré la spécificité des deux concepts, on ne peut donc pousser jusqu'au bout leur opposition. Parce qu'ils ne sont pas exactement semblables, parce qu'ils ne décrivent pas la même réalité, parce qu'ils ne sont pas sur le même plan. La définition de la république civile, la société qui a pour fin l'intérêt général et où l'autorité s'exerce par des lois sur des hommes libres, trouve son contraire dans la définition du despotisme, société qui a en vue l'intérêt privé et où l'autorité s'exerce par la force sur des esclaves. Mais cette définition n'est pas saturée car elle ne dit encore rien du choix du gouvernement de la république. Nécessaire, la république n'est pas suffisante. Ou encore, elle n'est pas intransitive car une république peut souffrir des gouvernements différents. Reste donc à déterminer le gouvernement le plus apte à instituer la république. Tel est à mon sens l'une des leçons que l'on peut tirer de la lecture du texte d'Aristote. Les définitions ultérieures de la République, et en particulier celles qui se sont développées dans les temps modernes, renoueront avec la définition d'Aristote. C'est dans la mesure où il retrouve cette conception aristotélicienne (tout gouvernement légitime est une république) que Jean Bodin, par exemple, qui est par ailleurs un critique d'Aristote, s'inscrit dans son héritage et intitule en 1576, sous la monarchie d'Henri III, son ouvrage, Les Six Livres de la République. Pourtant, l'avènement de la république moderne ne s'inscrit pas tout à fait dans le prolongement de la politeïa ou de la république antique, mais dans le contexte du développement politique chrétien occidental de la formation des États de droit. Certes, la Renaissance qui préside au développement politique républicain de l'Europe de l'Ouest, dans les cités-États italiennes et dans les monarchies extrême-occidentales (la France, l'Angleterre, la Hollande, bientôt la république de Hollande) se caractérise-t-elle par un retour à la tradition antique à travers la redécouverte des humanités gréco-latines et précisément de la Politique d'Aristote et de la République de Cicéron. Les penseurs italiens, avant les Français et les Anglais, reprennent la réflexion qui avait été laissée en suspens par Thucydide, Tite-Live, Tacite, Polybe et renouent précisément avec cette interrogation : « Qu'est-ce qui a précipité et causé la chute de la démocratie athénienne, le déclin de la république romaine, à quels vices internes, à quels périls externes ont-elles succombé ? »

Le retour aux Anciens, par-dessus le Moyen Age, témoigne de la volonté de comprendre la longue durée du développement politique occidental comme si les Grecs et les Romains avaient esquissé une aventure qui se redéployait dans les temps modernes. Les Modernes se séparent néanmoins des Anciens par une différence notable qui se traduit par un retour aux Écritures, aux Antiquités bibliques, retour inscrit dans la civilisation chrétienne. On se leurre toutefois quand on assimile l'élan du Quattrocento et de la Renaissance européenne à une pure et simple exaltation de l'Antiquité, car les philologues, en particulier les juristes philologues anglais et français, dressent aussi un acte d'accusation en règle de l'Antiquité païenne. Dans le développement politique occident, dans le mouvement de retour à la res publica aristotélicienne et romaine, une division sépare, en effet, les légistes impérialistes et curialistes, des légistes anglais et français. Les premiers ont œuvré pour la réception du droit romain, les seconds ont combattu pour sa relégation. Glanville, Bracton, en Angleterre à la fin du Moyen Age, Dumoulin, Coquille, Bodin, Hotman en France rejettent pareillement le mos italicus auquel ils veulent substituer le mos gallicus. Ils combattent le droit romain parce qu'il est issu d'une civilisation païenne qui a justifié l'esclavage, laquelle a établi une différence d'essence entre le citoyen et l'esclave. Ils se démarquent d'une civilisation qui n'a pas reconnu les droits de l'homme.

Une telle tension entre le retour à une conception ancienne de la république, gouvernement de l'intérêt général, et le développement d'une doctrine nouvelle, la puissance de l'État qui garantit les droits de l'individu, pour autant que le pouvoir absolument séparé de la société s'individualise précisément par rapport à la société civile et à la propriété, est particulièrement sensible dans l'œuvre du doctrinaire de la pierre d'angle de l'État moderne, la souveraineté, Jean Bodin, déjà nommé. La tension qui préside ainsi à la revisitation de la doctrine de la politeïa est alors ambivalente : car d'un côté, elle est incontestablement nourrie par une inspiration démocratique. Il s'agit d'établir les droits imprescriptibles et fondamentaux des « francs-sujets » comme dit Bodin, et au premier rang desquels, « la sûreté du corps propre et la propriété des biens au sujet » et d'éradiquer définitivement en instaurant dans le rapport politique de souveraineté, le jus vitae necisque qui appartenait à l'Imperator, mais de l'autre côté, il est question d'édifier une puissance publique susceptible d'unifier la société (plusieurs ménages dans un espace pacifié, capables de se défendre contre les ennemis extérieurs et les déchirures intérieures). Pour ce faire, transcendante, impérieuse, ayant monopolisé entre ses mains la violence légitime du droit de glaive. A la suite de Bodin, et dans la même perspective que la sienne, des philosophes politiques comme Hobbes, Spinoza, Locke, Grotius, Pufendorf, réfléchissent à partir de l'organisation politique de l'Empire, et ce, à l'échelle de l'humanité, et élaborent ce que l'on pourrait appeler, en paraphrasant Kant, des Idées pour une histoire universelle au point de vue cosmopolitique. C'est moins le régime politique (monarchie, aristocratie, république) qui les intéresse, que les principes universels sur lesquels sont fondés les liens civils. Ces principes que nous appelons les principes de l'État de droit. Eux aussi butent alors sur la définition aristotélicienne (toute société légitime est une république dès lors qu'elle a en vue le bien commun). De ce point de vue, une monarchie, une aristocratie peuvent instituer des républiques. Mais sont-elles suffisamment républicaines? La république est-elle suffisante? Ne doit-elle pas être instaurée dans le cadre d'une démocratie? C'est à ce point, aux XVIIe et XVIIIe siècles, bientôt à l'heure des révolutions, que surgit avec fracas la question du gouvernement démocratique d'un régime républicain.

Blandine Kriegel, Propos sur la démocratie, Paris, Descartes & Cie,  1994, pp.15-21.

 

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