Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

La parité dans la république (1998)

 

Du rififi chez les dames ?... Grâce à l'action courageuse de quelques femmes (Claude Servan-Schreiber), le mouvement pour la parité, en dénonçant l'exclusion de fait des femmes de la représentation politique, a ouvert un débat sur le droit républicain de la citoyenneté.

L'opposition non moins ferme de philosophes (Mona Ozouf, Elisabeth Badinter) a eu le mérite d'articuler ce débat autour de trois objections: le principe de la parité substituerait le communautarisme à l'universalisme; il mettrait en cause le principe d'égalité et à l’œuvre la discrimination positive. Bref, il proposerait une philosophie de la citoyenneté inconciliable avec les principes de la République française. La parité est-elle opposable à la philosophie républicaine ?

Universalisme ou communautarisme? Répondre avec Sylviane Agacinski : universalisme.

La femme n'est pas une catégorie physique: blanc ou noir, grand ou petit, bien ou mal portant, ou entendant, ou voyant, on est toujours dès lors qu'on est un humain, homme ou femme. Elle n'est pas non plus une composante culturelle: catholique ou maçon, musulman ou protestant, juif ou confucéen, on est toujours, dès lors qu'on est un humain, homme ou femme. Elle n'est pas davantage une classe sociale : plébéien ou patricien, paysan ou citadin, propriétaire ou prolétaire, on est toujours, dès lors qu'on est un humain, homme ou femme. La féminité n'est pas une quantité discrète ou une distinction aléatoire, selon cette énumération logique à la Lewis Caroll que nous proposent ceux ou celles qui la font passer pour un quota marginal des modalités de l'humanité. La féminité n'est – pas plus que la virilité – le différentiel de l'humanité mais le premier attribut de la nature humaine. L'espèce humaine est distribuée en deux sexes : fifty fifty : c'est ainsi. La féminité est aussi bien répartie que la virilité, aussi universelle. C'est donc faire un mauvais procès au principe de la parité que de proclamer qu'il réclame la particularité alors qu'il ne revendique que les droits de l'humain.

Le veut-on vraiment ?

Principe d'égalité ou discrimination positive ? Répondre: principe d'égalité en retournant la table. La discrimination positive a lieu tous les jours pour l'élection de représentants au détriment des femmes et au profit des hommes. Le principe de la parité se propose précisément d'appliquer le principe d'égalité de la Déclaration de 1789 au second étage de la citoyenneté, c'est-à-dire à la décision politique. Des individus sont fous d'imaginer que dans une démocratie où elles partagent toutes les responsabilités professionnelles et sociales, les femmes vont éternellement accepter d'être écartées de la vie politique. Il ne s'agit donc pas qu'une femme prenne la place d'un homme mais, au nom du principe d'égalité, d'inscrire dans la loi électorale l'égalité du droit à la candidature des hommes et des femmes. Et qu'on ne nous dise pas que ce que la loi ne fera pas, l'autogestion ou la société civile le feront mieux, nous qui savons depuis longtemps que, pour les exclus, c'est la loi qui libère et la liberté qui opprime.

Cessons donc de ruser. L'argument véritable opposé à la parité est celui de la compétence. Le cens et la compétence cachés. Ne nous indignons pas. Il est indiscutable qu'en ce qui concerne l'accès à la magistrature, les républiques ont conservé une part d'élitisme au nom de l'argument des compétences nécessaires. Rien là de choquant en soi ; mais reconnaissons que le principe d'aristocratie est conduit à dépérir avec le développement de la démocratie et que, pour l'élection des représentants comme pour l'élection au suffrage universel, la conscience finira par remplacer la compétence. Alors, dira-t-on, la liberté de l'électeur ? Le vote et la candidature sont des actes collectifs qui ne dépendent pas de la seule volonté individuelle. La citoyenneté ne repose pas seulement sur le consentement. La politique des républiques démocratiques n'est pas fondée sur le décisionnisme cher à Carl Schmitt, sur l'ivresse du moi absolu ou sur l'autonomie de la volonté, mais sur un ajustement de la loi commune et des libertés individuelles. La liberté, dans les républiques modernes, s'arrête précisément là où commencent les droits de l'homme. Le vote dans la république démocratique a lentement cessé d'être censitaire ou capacitaire. Le mouvement pour la parité est à l'opposé le réajustement des droits de l'humain et des droits du citoyen contre la discrimination effective.

La parité et la philosophie républicaine ? Répondre : « Les deux! Mesdames et Messieurs... A la condition de choisir la bonne philosophie.»

Ce choix exige d'abord de reconnaître que la pensée républicaine a évolué: Vous avez mis du temps, Messieurs les républicains, à observer que le gouvernement démocratique convenait mieux à la république (Spinoza, Rousseau) que le gouvernement monarchique (Bodin, Hobbes) ; du temps encore à constater que l'humain est homme et femme, et du temps enfin, à inscrire la Déclaration des droits de l'homme dans la Constitution (de 1789 à 1946).

Quelle est la philosophie de la citoyenneté qui s'oppose radicalement à la parité ? C'est la pensée issue du Romantisme allemand qui fait de la seule volonté rebaptisée liberté, le principal ressort de l'action politique dans l'oubli de la nature humaine et de ses normes. Elle a conduit à combattre les principes républicains de l'État de droit, des droits de l'homme, et des libertés civiles pour leur préférer l'Empire, le nationalisme et l'État commercial fermé. C'est la domination aujourd'hui de cette philosophie allemande sur la pensée française… qui bloque, au nom d'un universalisme abstrait vite compensé par une incarnation trop concrète, le développement de la philosophie républicaine.

La seule philosophie républicaine capable d'ajuster les droits civils et les droits de l'homme a été élaborée à l'âge classique par les doctrinaires des droits de l'homme qui ont fait des droits individuels, non l'exercice d'une volonté désincarnée mais l'adéquation de la cité politique aux déterminants fondamentaux de la vie humaine. L'humanité est homme et femme; chaque homme et chaque femme est détenteur à égale dignité des droits naturels et politiques. La politique est réglée par des lois conformes à la nature de l'homme et à sa présence dans le monde.

C'est en ce sens que le principe de la parité, même si pratiquement (pragmatiquement) il sera conduit à se réaliser à travers des accommodements, fait à la fois avancer l'égalité dans la république et la philosophie républicaine. Il oblige à enraciner les droits du citoyen dans les droits de l'homme et à penser les droits de l'homme eux-mêmes dans la nature. Au moment où, sous les coups du fondamentalisme et de l'extrême droite, la république démocratique vacille, la revendication paritaire peut sembler utopique, ou absurde. Mais comme toute idée vraie, elle ne sera pas perdue et elle vivra.

Blandine Kriegel, La cité républicaine, Les Chemins de l’Etat – 4, Paris, Editions Galilée, 1998, pp.158-161