Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

La question du droit romain (1979-1988)

 

On doit ici ouvrir une parenthèse sur la question du droit romain au XVIe siècle car cette question a suscité naguère de vifs débats. En ce qui concerne le pur et simple établissement du fait mis en évidence par les études anglo-saxonnes (notamment Kelley), à savoir la remise en cause du droit romain impérial par l'Ecole française (Mos Gallicus) en lutte, au XVIe siècle, avec l'Ecole italienne (Mos Italicus)(, la querelle du droit romain est aujourd'hui en passe d'être dépassée. Lisant de mon coté en série les théoriciens du droit politique du XVIe siècle (les professeurs de l'école de Bourges, les légistes et théoriciens du droit coutumier, (Dumoulin, Coquille), les historiens (Pasquier, La Popelinière) et constatant leurs critiques réitérées contre le droit romain, j'ai été rapidement convaincue de la justesse des observations de mes collègues anglo-saxons (Kelley, Skinner). Aussi bien, ai- je pour ma part, dans plusieurs articles et de façon approfondie dans ma thèse, prolongé leurs observations dans plusieurs directions: A partir de la découverte d'un ensemble de manuscrits dans le fonds Colbert (Bibliothèque Nationale, Cabinet des Manuscrits), j'ai montré que la monarchie française, de Philippe-Auguste à Louis XIV, avait conduit une politique de relégation du droit romain impérial, liée chez elle, à sa volonté de refuser la vassalisation de la couronne vis-à-vis de l'Empire et de la Papauté. J'ai également mis en évidence que l'opposition au droit romain impérial, avait été un courant de longue durée de l'historiographie juridique française accordée ici à l'historiographie juridique anglaise, puisque, du côté de la France, de Cujas, Bodin, à Jacques Flach et à Emile Chenon, comme du côté anglais, de Bracton, Glanville jusqu'à Maitland et Pollock, elle se maintient sans discontinuer. J'ai souligné que cette opposition aboutissait chez les historiens anglais et français à la fin du XIXe siècle à une interprétation de la genèse de l'Etat moderne différente de celle de l'historiographie allemande.

 

Dans un premier temps, ces observations sur la critique et la relégation du droit romain, telles qu'elles étaient apparues et s'étaient maintenues en France, ont suscité ici une vive opposition. Jacques Krynen et Yann Thomas notamment, les ont déclarés absurdes, comme ils trouvaient par ailleurs absurde la philosophie de droit de Michel Villey qui estimait que l'esprit du droit moderne est fortement éloigné de l'esprit du droit romain. Pour comprendre cette réaction aujourd'hui largement énervée, il faut d'abord invoquer l'ignorance des textes des juristes de l'Ecole de Bourges, le Mos Gallicus, et aussi pour l'essentiel, ceux du droit et de l'histoire politique française. Car s'il est bien une chose qui s'affirme avec une redondance particulière, non seulement chez Bodin, Dumoulin, Coquille, Baudoin, Hotman, Pasquier (je cite à dessein des historiens et des juristes qui né partageaient ni les mêmes confessions ni les mêmes orientations politiques), c'est bien la critique du droit romain qui ne devait pas être invoqué, selon eux, « comme raison écrite mais seulement comme une coutume parmi d'autres », ainsi que l'a formulé Guy Coquille...

 

Il faut ensuite retracer un état d'esprit. Si des textes si nombreux et si répétitifs n'ont pu être compris — s'ils ne pouvaient même pas être lus... — c'est dans la mesure où ils heurtaient perpendiculairement les lignes de fond de l'interprétation du droit politique de l'historiographie allemande, élaborée à la fin du XIXe siècle, qui s'étaient emparée de bon nombre d'esprits en France, au lendemain de la première guerre mondiale. Peu importe ici que l'idée selon laquelle le droit politique de l'Etat moderne venu tout entier du droit romain impérial, ait été combattu avec la dernière vigueur par toute l'Ecole historique française du droit, au XIXe siècle, (de Klimrath à Declareuil, et dont Michel Villey était comme le dernier surgeon), toute cette école était alors oubliée au profit de l'école allemande (de Savigny à Kantorowicz) réputée plus moderne... Comme me l'a fait remarquer justement un politologue bienveillant, tous mes efforts pour redonner un peu d'air à l'Ecole française d'histoire politique d'avant 1914, n'ont nullement abouti Pour calmer ce tollé et pour que la majorité des historiens du droit reconnaissent désormais le caractère irrécusable de l'effort critique du droit romain impérial mené par l'Ecole française au XVIe siècle, il a fallu, l'alignement imperturbable et la mise à disposition indiscutable des textes de l'Ecole de Bourges et du Mos Gallicus, commentés réitérativement par Kelley et Skinner (opera. citata). Voir B. Kriegel, L'histoire à l'âge classique, Paris, Vrin, 1988 (2e vol.), et La politique de la raison , Paris, Payot, 1994.

 

Blandine Kriegel, La République et le Prince Moderne, Paris, PUF, 2011, PP 296-297