Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

La philosophie du sujet (1998)

 

 

Le sujet souverain : c'est sous cette forme du souverain qu'on rencontre le sujet dans la philosophie politique classique ; le sujet contre les droits de l'individu. Toute cette dramaturgie du sujet politique appelé à la pose héroïque régnant par sa seule volonté dénaturée parce que refusant la nature. Ce personnage de transition, le sujet souverain, féodal-impérial aux deux tiers, moderne pour le tiers restant, est l'exact correspondant de la métaphysique du même nom qui proclame d'ailleurs que la politique est l'affaire du prince.


Mais nous en sommes sortis, mais nous l'avons quitté. Par la transformation de la philosophie classique qui, à la tyrannie du sujet, seul fondement de l'ordre politique, seul garant du contrat invoqué, a opposé une autre généalogie, celle des droits naturels de l'homme tels qu'ils ont été successivement énoncés par Hobbes, Spinoza, Locke, les trois grands philosophes XVIIe siècle témoins des deux grandes révolutions modernes, la révolution républicaine hollandaise et la révolution républicaine anglaise. Chez eux, à la différence du cartésianisme, l'individu est pensé dans l'homme et non dans le sujet. À la fin du monde antique, le souci de soi, les maladies du narcissisme, la dialectique du maître et de l'esclave corrompent et détruisent pour longtemps l'individu, tandis que surgit le fils de l'homme.


Il faut donc refaire la généalogie de la Modernité constituée par Heidegger et reconnaître que les Modernes eux-mêmes sont séparés. Qu'est-ce que congédie Descartes avec la figure humaniste de l'homme ? C'est précisément l'inscription de l'individu dans le monde. Or, très précisément, la doctrine des droits de l'homme attribue des droits individuels naturels à l'homme. Cet individu, dont les droits sont proclamés comme naturels, la philosophie des droits de l'homme le pense lui-même comme objet naturel. Ou encor nous existons comme individus, et notre jugement moral est un jugement d'individu. C'est pourquoi, au jugement dernier ou à la fin de l'Histoire, nous serons encore jugés comme individus. Cet ensemble de droits, les droits de l'homme, le droit à la sûreté (Hobbes), le droit à la liberté de conscience (Spinoza), le droit à la propriété (Locke), et, pour tous, le droit à l'égalité, procède non d'une auto-instauration du sujet, non d'une auto-inscription du sujet dans sa liberté, non d'un pacte, d'une décision ou d'une convention, mais, à l'opposé, d'une reconnaissance de l'inscription du sujet dans la norme qui fait de l'individu un homme dépendant. La liberté n'est rien d'autre que la libération, c'est-à-dire la nécessité comprise. C'est une voie radicalement inverse, on le constate, de celle de la philosophie du sujet. Dans cette voie, on fait de la finitude humaine, non pas le tombeau de l'Être pour la mort, la déréliction, mais l'avènement du mode fini de la substance, parfaite en son genre. De l'homme au citoyen, la conséquence, alors, peut être bonne.


Le sujet devait aboutir, par l'héroïsation, à la négation du temps, à l'éternité (Simon Vouet, Le Temps vaincu). Ce qui était recherché dans le sacre du souverain, ce qui était espéré dans l'imperium semper est, ce qu'on voulait trouver dans les dignités qui ne meurent pas et dans toute la dramaturgie baroque des funérailles royales étudiées par les historiens, c'était moins la transmission et la filiation que l'éternité. La mort saisit le vif, le roi ne meurt jamais. Le roi est mort, vive le roi! que l'on peut transposer ainsi : il faut de la mort pour que vive le sujet. La philosophie du sujet, c'est-à-dire la philosophie du souverain déployée sur la formidable dénégation de la condition des assujettis : le monde, les choses, la nature, les autres. Le sujet ne meurt pas. Alors que, à opposé, ce qu’exaltent les philosophes hollandais, anglais et, chez nous, les mauristes, les oratoriens, les jansénistes, l'École française de spiritualité, c'est que l'individu, non le sujet, passe. Il passe la main, il laisse la place. Notre finitude n'est pas nécessairement un sujet d'affliction et de désespoir, une leçon des ténèbres, mais un sujet de joie et de transcendance qui est de l'ordre de la reconnaissance de l'organisation humaine comme située en Dieu ou dans la nature.


C'est de la même manière, dans un autre vocabulaire, dans l'idée de l'incarnation ascendante de la vie en Dieu ou du christocentrisme de l'École française de spiritualité qu'a été également affirmée, dans un langage théologique qui le laisse bien souvent inaudible aujourd'hui, l'idée que l'individu comme objet fini parvient à la perfection dans son genre en se pensant comme fini. Le corps glorieux est là, il n'est pas dans l'éternité. Il est dans la compréhension de notre caractère mortel, dans la reconnaissance de la transcendance de Dieu ou de la nature, et, une fois que ceci a été appréhendé, le philosophe ou le saint, le saint de la série des Acta et de la communion des saints, ne pensent à rien moins qu'à la mort, et leur méditation est une méditation, non de la mort, mais de la vie. Ce qui signifie que, dans l'instauration de la loi, non seulement il ne faut pas déclarer que la loi est infaillible parce qu'elle serait le produit de Dieu, mais, à l'opposé, que la loi, loin d'être un aérolithe coulé dans le bronze, une kaaba tombée du ciel, est une création continuée et approchée des hommes à travers l'Histoire. De là, la jurisprudence dans la common law comme dans la casuistique ou la conviction qu'une assemblée d'hommes, une réunion de prudents valent mieux qu'un législateur isolé. Et cette transposition d'une loi naturelle s'imposera pour les objets économiques eux-mêmes avec Adam Smith, professeur de sciences morales à Édimbourg et presbytérien avare autant qu'avisé. L'ensemble des Écossais sagaces calculant leurs intérêts personnels sur le marché a plus de chances d'aboutir à des résultats rationnels qu'un seul sujet planificateur soviétique. La jurisprudence, l'économie de marché, l'Assemblée nationale, l'alternance qui doit faire surgir de nouvelles terres et fleurir de nouveaux projets, c'est-à-dire laisser la place à d'autres, c'est-à-dire instituer le passage de relais des individus à d'autres individus de manière à ce que le pouvoir ne se concentre pas dans une seule main, la désacralisation du pouvoir laissent l'homme seul avec sa conscience religieuse et philosophique qui fait surgir la loi morale comme éthique distincte de la politique, tout cela manifeste la victoire partielle mais certifiée, philosophiquement limitée mais avérée, d'un point de vue supérieur qui est celui des droits naturels de l'homme sur les droits du sujet, dans une partie de l'Europe.


Nous en sommes encore là. La victoire a été âprement disputée, le succès a été chèrement acquis, il n'est encore que très partiel, philosophiquement. Il serait faux de penser que les droits de l'homme l'ont emporté. Ils ont été largement dominés par ceux que Spinoza appelait, lors de l'assassinat de Jean et Cornelis de Witt, Ultimi barbarorum. La philosophie du sujet est la philosophie des barbares. Laissons Jean de Witt et son corps ensanglanté sous le triomphe de longue durée du parti orangiste et revenons à sa doctrine qui a gagné en Europe avec le Stathouder, qui s'est déployée avec Napoléon,. qui a envahi le continent avec le romantisme allemand et, finalement, qui a culminé avec le IIIe Reich et ses riches heures métaphysiques. Revenons à la métaphysique. Il serait trop facile en effet, à la manière de Charles Andler, d'Edmond Vermeil ou de Robert Minder, ces bons maîtres que nous révérons, de considérer néanmoins que tout est réglé lorsqu'on a mis sur le dos du seul mauvais objet, l'Allemagne, des travers qui ne sont que trop les nôtres, des errements qui sont ceux de toute la culture européenne dé Descartes à Fichte. La philosophie de la liberté en apparence, la philosophie du sujet assujetti en réalité. La liberté métaphysique heurte ici en effet perpendiculairement la loi morale et les droits politiques. Pas un néo-cartésien qui les assume ou les défende. Où est donc le vice, où gît donc l'erreur de cette philosophie ? Pourquoi la philosophie du sujet bannit-elle résolument l'accès à la pensée du citoyen comme individu ?

En ceci que l'individu n'est pas conçu comme résultat mais comme origine. Le renversement de la philosophie du sujet et de la conscience est de faire de la conscience de soi le principe organisateur du monde et non l'inverse, au lieu de rapporter la conscience à ses données objectives. Le sujet organise, à partir de la conscience, le monde. Il s'agit là, comme je l'évoquais plus haut, d'une sortie, mais d'une sortie à mon sens manquée des troubles philosophiques issus de la révolution scientifique classique. Dès lors que, comme le dira si pertinemment Kant, il n'y a que des objets appréhendés dans le divers sensible par concept, ou, comme nous l'enseignait le maître de notre jeunesse, dès lors qu'il n'y a que du concret de pensée, nous n'avons jamais affaire qu'à des pensées et à des théories; dès lors que nous naviguons dans un monde purement et totalement spirituel et que notre périple est celui d'une représentation à une autre qui ne l'est pas moins que la première, nous sommes toujours pris dans le réseau du temps, de l'espace et du langage. Et c'est donc le sujet qui choisit et c'est le sujet qui, à partir de la certitude du cogito, reconstruit dans le chaos des ordres élémentaires successifs et jamais achevés. L'inflexion n'est pas seulement celle de la substance qui devient sujet, comme le dira Hegel plus tard, c'est d'abord que la substance s'est invaginée dans le sujet. Braudel parlait d'économie-monde, la philosophie du sujet est la philosophie d'un sujet-monde, d'un sujet-être. Revienne donc notre question. Cherchons la faute, où est le hic ?


C'est d'avoir échangé la lumière et les ténèbres, c'est d'avoir transformé le doute. Pour Spinoza et pour Leibniz en effet, le début de la connaissance n'est pas le commencement de la philosophie: « Habemus enim ideam veram. » La philosophie du Deus sive natura débute par l'idée vraie, alors que la philosophie du sujet prétend imposer la vérité aux objets. Le monde est noyé, la nature est naufragée, l'Univers est disqualifié. L'être au monde n'est jamais né. Il n'y a ni homme, ni femme, pas de nature humaine, pas de sexe, rien que de la volonté. L'humain n'apparaît comme réel qu'avec le je pense. Pour la philosophie de l'individu, celle de Spinoza encore une fois comme celle de Leibniz ou celle de Mabillon, le vrai — en Dieu ou la nature — existe toujours antérieurement. Dans la raison de l'idée vraie adéquate, nous abordons un autre genre de connaissance, mais la force du point de vue de la philosophie théocentrique est de montrer que la substance existe antérieurement et• intégralement, qu'elle est toujours déjà là parce que nous sommes nés. L'appréhension du monde est le fondement même de notre savoir. Là où la philosophie du sujet porte un doute sur la création, la philosophie de la nature classique commence par affirmer le monde comme existence et l'individu comme doute. Disons-le autrement. C'est le monde qui est infini et c'est la créature qui est finie. Le monde comme existence, l'individu comme doute. Comme il est certain que nous passons d'une connaissance à l'autre — ceci est indiscutable —, il est certain également que seul l'individu peut être capable de discerner. Le jugement est un discernement, un choix opéré dans la vectorialisation et la finitude. Mais le choix est fini. Aussi bien, même la connaissance la plus humble, le premier genre a encore un prix, tel le préjugé ou telle l'habitude. Hume, Burke le répéteront à leur tour avant que Lévi- Strauss ne dise que les énoncés de la pensée sauvage sont aussi des connaissances. Tl n'y a pas d'ignorance, il n'y a que des étagements de la connaissance. Saint Thomas reprenant à Maïmonide et Averroès la distinction aristotélicienne de l’intellect actif de l’intellect passif n’y est pas pour rien.

Pour revenir à l' orientation fallacieuse de Heidegger et à son interprétation de la philosophie des Modernes, on comprend que, dans cette confrontation des philosophies du sujet et des philosophies de l'individu – Descartes versus Hobbes, Spinoza, Locke –, chez Spinoza et bientôt chez Leibniz, l'individu et la monade soient pensés par et avec l'énergie – le conatus –, la puissance, mais que précisément la force, ou, plus exactement, la force elle-même, comme dans La Guerre des Étoiles, soient pensée par les philosophes de l'individu par-delà l'individualité; et que faire de l'individu, du sujet l'expression de la volonté de puissance, c'est précisément heurter perpendiculairement une conception vitaliste de l'individualité au sens canguilhemien et bergsonien du terme, de la nature et de la vie. L'individu est inscrit dans un champ de forces qui le dépassent de tous côtés. S'il y a un doute métaphysique qui est porté par cette philosophie réaliste, ce n'est pas sur le monde qu'il pèse, mais, avec Pascal, c'est sur l'homme qu'il se pose. De ce courant procède évidemment la psychanalyse moderne. L'homme lui-même n'est pas accompli. Pour s'accomplir, il doit non pas se subjectiver, mais s'individuer. Lorsque Freud, par une étrange et singulière association avec la métaphore hollandaise, dit que «là où était le ça, comme dans l'assèchement du Zuyderzee – c'est le terme qu'il emploie – expressis verbis : le je doit advenir », il fait très exactement allusion à la trajectoire spinoziste de l'individuation. L'individu, né de l'homme, est en effet un profond mystère. L'émergence de l'individu est un réel problème à penser. Une énigme qui doit être résolue. Et sur laquelle Spinoza s'est penché et dont il traite dans le quatrième et le cinquième livre de L'Éthique. L'individu n'est pas la substance mais il en procède selon une forme originale et problématique. Si l'individu ne se règle pas sur l'éthique qui elle-même est une connaissance, s'il n'ordonne pas son droit naturel à la loi naturelle, s'il n'est pas capable de soumettre les passions tristes à la force supérieure des sentiments joyeux – Freud dira : si le ça ne devient pas moi –, il ne passera ni au deuxième genre de connaissance – la connaissance par les causes et la morale courante - et moins encore au troisième genre qui le débarrassera des préventions du sujet et le réintégrera dans un monde lui permettant d'être pleinement et totalement un individu. C'est dans ce renversement que se retrouve le jansénisme pascalien, qui lui aussi combat la liberté métaphysique et le déni de la Grâce suffisante chers à la Compagnie pour rappeler la toute-puissance de la Grâce efficace, et qui, dans le même temps, affranchit l'individu chrétien de la fréquente communion et de la fréquente confession pour le restituer à un Dieu avec lequel il communique singulièrement puisqu'il se trouve entre les deux infinis.


Faire du sujet le producteur de la puissance, voilà la faute et le raté de l'individuation. La puissance, la force, l'énergie, l'action, l'acte, l'actualisation vont et viennent. Jamais stables, ils ou elles approchent un individu et s'en retirent, traversent les sujets qu'ils ou elles portent ou affaissent . Comme le dit la Bible, au juste tu reprocheras son injustice et au méchant tu rappelleras sa bonté. L'acte moral va et vient. Personne d'autre que Dieu ou la suite de l'Histoire ne détient le jugement ultime du bien et du mal, et chaque individu demeure à jamais enseveli sous un voile d'ignorance, marqué par le doute et la faiblesse. Il n'y a pas de substance dans l'individualité. L'individu n'est pas une substance, il est un mode. Il y a une intentionnalité, une vectorialisation de l'individu qui agit dans un champ de puissance. La mauvaise individuation conduit toujours à incarner la force dans l'individu, à en faire la belle brute blonde, le surhomme, l'homme qui doit être surpassé alors même qu'il ne lui faut que s'individuer. Le sujet se veut souverain. Il ne demeure que seigneurial, maître et possesseur.


Si les hommes ne sont pas des choses et ne se possèdent que par institution, comme l'a dit Pufendorf, le rapport de maîtrise et de possession fait déjà problème entre les hommes. La dimension morale ne réside pas dans la surhumanité, mais seulement dans la tentative de l'homme d'être un individu (« Tu seras un Homme, mon fils »).


Le doute sur le monde porté à ses ultimes conséquences par Fichte dans l'ordre métaphysique – abolition de la distinction entre entendement et raison – et dans l'ordre politique – ostracisme des droits de l'homme au nom du droit du peuple – ferme à jamais la voie de l'individuation et reconduit dès lors par la porte du sujet à l'enfer de la sujétion. L'insertion abusive de la force dans le seul lien de subjectivité transforme la puissance en domination. L'idée de la maîtrise et de la possession de la nature propulse fantasmatiquement l'homme dans un deuxième monde, un hors de la nature qui néantise son origine naturelle. Alors que pour comprendre et transformer la nature, l'individu n'en est pas moins une partie de celle-ci. La génialité de Heidegger est d'avoir compris ce que cette       philosophie du sujet tout-puissant avait de fallacieux; et, comme il le dit dans son langage, d'inauthentique; et son intelligence est d'avoir tenté, à partir de là, d'en ruiner le fondement en pratiquant le retour aux Dieux, à l'Être, en dissolvant la philosophie du sujet. Heidegger conclut alors à l'extrême abaissement d'un sujet toujours figé dans une préoccupation ontique, et s'autorise par là à rabattre toutes les philosophies modernes les unes sur les autres et, en revenant à l'ontologie pré-socratique, à détruire non seulement le sujet, mais aussi l'individu, enfin, pour faire bonne mesure, l'homme. Chez Heidegger, il n'y a plus d'individu, mais est néanmoins conservée entière la structure de la philosophie du sujet embarqué, seul, mais coupé de son fondement ontologique. Désormais, l'acte héroïque, au lieu d'être l'expression de la maîtrise parfaite, n'est plus que la manifestation de la déréliction. Il est retourné comme un phénix qui renaît de ses cendres. Il redevient l'engagement tragique.


Nous en sommes là. Reste-t-il une possibilité de construire une philosophie de l'individu? Certainement, mais la condition est d'en comprendre l'humanité davantage que la subjectivité et de saisir comment l'homme est individué. L'individuation commence par le sexe. L'humanité est homme et femme, accidents non séparables (Aristote). Elle se poursuit par l'affirmation des singularités concrètes. La nature de l'homme est précisément de ne pas être un de ces terminaux d'ordinateur que sont dans leurs différences spécifiques les animaux, dont les réactions écologiques sont collectives. Alors que, à l'opposé, l'homme approfondit indéfiniment son individuation et sa capacité de créer. Pas deux feuilles d'arbre semblables sans doute, et le comportement humain est un point d'aboutissement de l'individuation radicale, c'est-à-dire le développement de talents propres et singuliers de l'individu au sein de l'espèce. Le génie ici s'oppose non au genos, à l'engendrement, mais à l'union cimentée par le seul genre. Le propre de l'homme est l'individuation. Comme il est dit dans la Genèse à Abraham: « Va au loin, va pour toi. » Si le régime politique qui est adéquat à l'individuation est celui de la république démocratique, c'est parce qu'elle est le produit de ce que chaque individu a de spécifique. L'idée que chaque individu dans sa vie singulière est unique, précieux, aboutit au droit à la -' sûreté et à l'ensemble des droits individuels. Soit, chaque individu a droit à son corps propre, chaque individu a droit à sa liberté de conscience, chaque individu a droit à ses propriétés, chaque individu a droit à l'égalité et à la poursuite du bonheur.

 

Blandine Kriegel, La philosophie de la république, Paris, Plon, 1998.