Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

Les fondements philosophiques des droits de l'homme : Loi naturelle, droit naturel (1984)

 

La doctrine du droit de l'homme défendue par Hobbes au chapitre XIV du Léviathan estime que tous les droits ne sont pas aliénables et qu'en particulier, la sécurité personnelle et le droit à la vie ne peuvent faire l'objet d'aucune convention.


C'est que Hobbes a pris auparavant le soin de faire une distinction fondamentale entre loi naturelle et droit naturel :


« Le droit, écrit-il, consiste dans la liberté de faire une chose ou de s'en abstenir alors que la loi vous détermine ou vous lie à l'un ou à l'autre ; de sorte que la loi et le droit diffèrent exactement comme l'obligation et la liberté. »


Or quelle est la loi de nature? Hobbes répond explicitement : « un précepte, une règle générale découverte par la raison par laquelle il est interdit aux gens de faire ce qui mène à la destruction de leur vie ou leur enlève le moyen de la préserver ». De cette loi naturelle fondamentale qui institue donc le premier droit de l'homme, le droit à la sûreté, incessible et inaliénable, identique de l'état de nature a l'état civil; Hobbes tire un certain nombre de principes ultérieurs : que les conventions par lesquelles on s'engage à ne pas défendre son corps propre sont nulles, qu'on ne peut pas témoigner contre soi-même, qu'il y a une différence entre l'esclave et le serviteur auquel on a rendu sa liberté corporelle. On trouve chez Locke la même réfutation de la doctrine de la servitude volontaire, assortie de développements nouveaux. Son argumentation lie la toi naturelle à la liberté la vie est de nature et, en conséquence, il est nécessaire que l'homme soit libre afin d'avoir le pouvoir de la conserver.  La servitude est interdite non seulement parce que les hommes ne sont pas des choses et qu'on ne peut les posséder que « par institution », mais parce que la vie est inaliénable et incessible. Elle est un bien de la nature qui a été donné, qui n'appartient pas, elle provient d'une loi de nature. La liberté est le fondement juridique du droit à la sûreté dans là mesure où elle en est la garantie. Pour être sûr, l'homme doit être libre.


L'école du droit naturel est donc partagée. D'un côté sans doute une fraction qui emprunte au cartésianisme sa conception de la nature et du sujet. Nature éloignée, sujet séparé, tout le droit logé dans la raison humaine, tout le principe de la société situé dans un acte de calcul et de volonté, tout l'ordre juridique rebâti à partir des individus qui en constituent les éléments insécables, tout l'ordre civil constitué à partir de la nature humaine, comme à partir de lignes et de points, on peut élaborer une géométrie. En bout de course, une association formée sur la convention et les droits attribués aux individus, des droits civils, des droits individuels. Quelquefois aussi un pacte de soumission et de consentement à la servitude volontaire. Mais les droits de l'homme? Ils s'effacent, ils disparaissent, recouverts par les droits civils qui les remplacent. La doctrine des juristes de « l'école allemande du droit naturel » ne donne aucune carrière aux droits de l'homme. De l'autre, une fraction fermée à la division imaginée par le philosophe du cogito entre l'homme et le monde. Lorsque l'individu renonce au droit naturel, il ne se soustrait point à la loi naturelle, lorsqu'il abandonne le droit d'agir selon sa puissance, d'exercer sa vengeance, il le fait au nom d'une délégation plus large de son action et d'une instauration plus complète de la justice, au nom de la conservation de sa vie et de la perpétuation de l'espèce. Il le fait au nom de la vie. Persévérer dans son être, conserver sa vie, comme être de nature créé par Dieu ou existant dans la nature, l'homme ne peut se délester ou s'emparer de la vie car elle lui a été donnée. Le seul fondement de la société et la seule légitimation de l'ordre politique ne se trouvent pas dans un acte de libre décision promulgué par la conscience individuelle, mais dans la délégation de la puissance exécutive de la loi naturelle qui instaure la souveraineté et la justice pour garantir la conservation et la reproduction de cette vie, pour déclarer et garantir les droits de l'homme : la sûreté, la liberté, l'égalité. Les droits civils sont déterminés par les droits dé l'homme. La loi naturelle subsiste.

 

Blandine Kriegel, Les droits de l’homme et le droit naturel, Paris, PUF, 1986.