Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

Star Wars : La démocratie peut-elle se corrompre par l'utilisation de la Force?

 

Je voudrais remercier les organisateurs de nous avoir invités pour cette réflexion sur Star Wars et d’avoir centré notre soirée sur la démocratie. Mais, revenons d’abord à Star Wars.

Star Wars, de George Lucas, le « divin film » du XXème siècle, comme il y eut « La divine comédie » (Dante), doit d’abord son succès à l’art total qu’est devenu le cinéma grâce au savoir-faire de son auteur, « qui associe » la bande dessinée, le conte pour enfants, le roman d’éducation, la science fiction, les mythologies, la représentation de la guerre et du politique, sans oublier une créativité exceptionnelle de plasticien, la mode, le décor, les machines, les chimères, l’architecture, sont recréés et dilatés par un imaginaire aussi jubilatoire qu’encyclopédique. Toutes les ethnies, toutes les espèces, tous les dialectes, même ceux des tribus africaines sont convoqués pour alimenter la fresque innombrable et magnifique.

Mais il y a plus à son exceptionnelle capacité d’accueillir, de comprendre et de résoudre, au moins en partie, notre inquiétude profonde concernant la fragilité de ce que nous appelons la démocratie à l’époque de la mondialisation… Une réflexion profonde sur la démocratie.

Art et savoir. Star Wars où l’art devance le savoir. Dans Star Wars, nous somme loin des idéologies qui dominent et qui ont dominé les sciences humaines du XXème siècle : la prééminence de l’économique et du social chers au libéralisme et au socialisme et que l’on retrouve dans l’Ecole des Annales, par exemple, mais loin aussi de l’exhalation de la volonté de puissance, du surhomme, du nationalisme cher à la Révolution Conservatrice et qui au cœur de la philosophie heideggérienne. Star Wars ouvre une voie.

Les grands artistes sont visionnaires et prenant le contrepied du cinéma hollywoodien dévolu à la violence, au sexe, pour un public d’adultes jouisseurs, Lucas, Spielberg, Ridley Scott, dessinent une revanche par l’imaginaire destinée au public de la jeune génération. Ils s’intéressent à l’avenir (E.T. et Blade Runner), à la technique (les robots et le cinéma numérique des effets spéciaux), à la nature refoulée par le cartésianisme, et d’abord et surtout à la morale (que devons-nous faire ?). A la politique, à la République contre l’Empire et même au sentiment religieux (la Force). « Il ne faut abolir le savoir pour laisser une place à la croyance » (Kant), mais c’est l’amour de la vie (la religion est la vérité de la vie, qui conduit au savoir).

Merci donc aux organisateurs d’avoir proposé une réflexion sur Star Wars et notamment la question : « La démocratie peut-elle se corrompre par l’utilisation de la force ? »

Dans le sillage des deux trilogies de Star Wars et dans l’attente du Retour de la Force, c’est avec beaucoup d’intérêt que je voudrais répondre à la question qui m’a été posée : La démocratie peut-elle se corrompre par l’utilisation de la Force ?

La question est d’autant plus légitime que précisément, la Force sous la forme de la guerre est mise directement en accusation par Yoda, le Maitre de Luke. Lorsque Luke, sur la planète Dagobar, lui dit qu’il est à la recherche d’un grand guerrier, la réponse de Yoda est immédiate : « Personne par la guerre ne devient grand ». Lorsque le Comte Dooku (Dark Tyrannus) annonce au Sénateur Palpatine : « Je vous apporte de bonne nouvelles, la guerre a commencé », celui-ci lui répond : « Excellent, tout se déroule comme prévu ».

La question de la force est plus générale et plus décalée dans les films de George Lucas. Pour la traiter, il faut revenir d’abord sans doute, à la rectification paradoxale qu’il nous propose concernant la définition de la démocratie. A la vérité, il ne parle que de ce que nous appelons démocratie et en même temps, il ne parle jamais de la démocratie : « Donner un sens plus pur aux mots de la tribu » (Mallarmé), Lucas lui aussi est poète, philosophe et philologue. Il ne parle pas de la démocratie, car il a lu les Anciens en général et Aristote en particulier et il sait que l’appellation « démocratie » ne renvoie qu’à une forme de gouvernement possible (la démocratie, la monarchie, l’aristocratie) ceux connus dans la longue histoire de la République, telle qu’il l’imagine. La République s’oppose à l’Empire. Personne n’énonce dans Star Wars, les définitions d’Aristote : « La République est le régime où l’on a en vue l’intérêt général où l’autorité s’exerce par la loi sur des hommes libres et égaux », tandis que « l’Empire est le régime où l’on a en vue l’intérêt privé et où l’autorité s’exerce par la force sur des individus assujettis », mais tout au long des deux trilogies, elles nous sont transmises.

Car en deçà, plus fondamental, il y a le lien de cité, le lien civil, le lien de société, la question du régime politique. Or, celle-là, Lucas l’a défini autrement, c’est celle de la lutte de la République avec l’Empire. Pour Aristote comme pour Lucas, la République est toujours le régime où l’on a en vue l’intérêt général où l’autorité s’exerce par la loi sur des hommes libres et égaux, elle s’oppose à l’Empire qui a en vue l’intérêt privé et où l’autorité s’exerce par la force sur des individus assujettis. Le gouvernement renvoie à la question de la personne ou des institutions auxquelles on confie l’autorité.

On voit que George Lucas, fidèle ici à la tradition américaine du gouvernement modéré ou mixte, montre que la République peut accepter plusieurs gouvernements ou même les combiner : la monarchie avec la Reine Amidala, Padmé, l’aristocratie le Sénat et les chevaliers Jedi, un gouvernement démocratique qui serait incarné par Han Solo et ses amis. Il faut alors reformuler la question, si la République qui est le seul régime du côté des forces du bien, alors que l’Empire est tout entier du côté obscur, du côté des forces du mal, l’utilisation  de la Force peut-elle corrompre la République ?

Car on l’a bien compris, depuis cette opposition de la République avec le despotisme qui date de la philosophie politique antique, la République régit la relation entre les humains auxquels on garantit des droits (la liberté, l’égalité), par la paix et la règle de droit et l’Epire au rebours, faire régner le rapport de force sur le modèle du rapport de maitre et de l’esclave, et il établit par la guerre de conquête une domination et une soumission qui continue par la crainte. De là, le reproche adressé aux républiques qui usent de la force. Ce reproche est actuel, c’est le reproche que l’on fait aujourd’hui aux républiques démocratiques qui se sont engagées dans la guerre en Irak, dans la guerre en Lybie, dans la guerre en Syrie. Mais ce reproche est également classique, et là je passe aux Anciens, car chez les Anciens, il retrouve celui formulé par Thucydide dans la guerre du Péloponnèse, lorsqu’il a observe consterné comment le déchirement des villes grecques conduit à la domination impériale de Philippe et Alexandre de Macédoine. C’est également les observations des auteurs romains anciens, contemporains du retournement de la République en Empire (Cicéron et Tacite). Et de même, on les trouve chez les républicains de la révolution de 89 qui s’étaient opposés à la guerre européenne et qui sous son étreinte, a décrété la terreur et la fin des libertés à l’issue du déchainement de cette guerre européenne, c’est un général vainqueur, Bonaparte, qui a rétabli l’Empire. Kant au XXVIIIème siècle, remarquait déjà (Projet pour une histoire universelle au point de vue cosmopolitique), que tant qu’il n’y aurait pas de république universelle, notre situation (c’est celle même qui est envisagée dans Star Wars, des rapports entre République et Etat impérial, ne pourrait reposer sur la paix du droit, comme c’est le cas à l’intérieur des républiques, mais seulement à l’extérieur sur la force. Il n’y aurait donc pas de droit universel, pas de droits de l’homme et cette situation affaiblirait nécessairement en retour les républiques.

Les rapports de guerre en effet, les rapports de force limitent toujours nécessairement les rapports de droit, soit par la concentration des pouvoirs aux mains du chef de guerre, soit par l’installation d’un ordre juridique d’urgence dérogatoire au droit habituel. Il s’agit donc incontestablement d’un affaiblissement de la République qui peut lui être fatale.

De là cette conséquence, s’il ne reste-t-il dans les républiques aucune légitimité laissée à la force, en cas d’agression, le pacifisme est-il le dernier mot de la politique républicaine. Cette conséquence a été déclinée plusieurs fois par les mouvements pacifistes, ainsi, au lendemain de la guerre de 1914, elle a conduit certains en France, comme le philosophe Alain (Marx ou la guerre jugée) à refuser le réarmement de la France lors de la montée du nazisme, l’aide aux Républicains espagnols, ou à s’opposer à la loi de trois ans qui allongeait la durée du service militaire. Si cette conséquence était bonne, c'est-à-dire s’il n’y avait pas de place pour la force dans les républiques, alors il n’y aurait pas d’autre politique de puissance que celle de l’Empire, comme le pensent encore Toni Negri et Georgio Agamben, des auteurs contemporains, ou plus anciennement, celui qui a systématisé tout le mouvement du romantisme politique, le philosophe Carl Schmitt, pour lequel « la politique est ce qui sépare l’ami de l’ennemi » ou encore, comme on l’avait dit auparavant, « la violence est la locomotive de l’histoire » (Marx). La Force serait la croix où meurent sans phrases et nécessairement les républiques démocratiques, parce que, ne voulant pas attaquer, elles ne sont pas non plus capables de se défendre.

En sommes-nous encore là ? Pas tout à fait, et vous admettrez avec moi que ce n’est nullement la réponse des héros de Star Wars. Appuyés sur les chevaliers Jedi et maniant le sabre, Obi-Wan Kenobi part en chasse du général passé au côté obscur sur Utapau et parvient à le désarmer, de même que les résistants s’engagent dans la guerre autour de la Princesse Leia. Le pacifisme, c'est-à-dire la pure et simple négation de la force, n’est nullement la seule réponse et sans verser dans l’exaltation de l’Empire et de la volonté de puissance qui fut au cœur de la philosophie allemande du Romantisme politique et aux définitions d’une histoire et d’une politique anti-républicaine pour faire de la violence la locomotive de l’histoire, ou de la dialectique du maitre et de l’esclave (Hegel), la trame de l’histoire humaine pour laquelle il n’y a pas de république, il n’y a que de l’Empire et du djihad, il faut évoquer une tradition et une pensée contraire qui est celle du droit politique républicain moderne. En effet, à partir de la Renaissance dans les républiques modernes, les républiques de cité et les républiques d’Etat, pour donner une puissance et permettre une utilisation légitime de la force, deux types de solutions ont été envisagées. 1° la solution des républiques de cité du courant machiavélien, faisant appel à une force extérieure (celle du Prince), Condottière ou Podestat ou du peuple en armes. Cette solution du courant machiavélien s’est développée dans les républiques anglo-saxonnes, notamment en Amérique. On en voit le danger, les chevaliers Jedi – en quelque sorte, aujourd’hui la C.I.A. – peuvent toujours passer de l’autre côté. Il faut donc nécessairement toujours et encore les contrôler. Deuxième solution différente, dans les républiques d’Etat, celle de la souveraineté. Pour concentrer la puissance en l’enlevant du corps social, on la donne à l’Etat souverain ou au monarque et on la fait muter en faisant de la puissance législative, de la loi, le véritable régulateur des conflits dans la république. La solution trouvée ici a été celle de la condensation et de la mutation de la puissance dans la souveraineté.

Tel qu’elle apparait avec Bodin, la souveraineté en effet, est de bout en bout, une réflexion sur la force, sur la puissance, sur l’imperium. Quelle est la nature de la pure puissance ? Dans l’Empire romain, c’était celle du général en chef, l’Imperator, le chef de guerre, c'est-à-dire le merum imperium, le droit de vie ou de mort, (le jus vitae necisque). Cette force, concentrée entre les mains du souverain, est ôtée de la société qui pratiquait encore la guerre du tous contre tous et qui désormais sera régulé par la loi. Mais à l’extérieur, on gardera cette puissance sous la forme de la défense armée, mais à l’intérieur, on l’infléchira en faisant de la puissance législative, de la loi, la plus importante, la plus haute des puissances civiles.

Qui détiendra cette puissance législative ou plus exactement comment s’exercera-t-elle ? Bodin tranchera pour la décision administrative confiée au monarque et sa réflexion est la source de l’Etat républicain français. Dans le monde anglo-saxon dans lequel j’inclue la Hollande du Siècle d’Or, un autre chemin se profile. La république choisit à la foi le fédéralisme et l’arbitrage judiciaire et la séparation des pouvoirs. Cependant, même si dans la souveraineté la décision confiée à un seul est pris a priori, on voit bien que la puissance dont il est question n’est pas la violence de la guerre de conquête, mais une force qui est toute entière contenue, canalisée. A l’extérieur pour se défendre, à l’intérieur pour établir la régulation par la loi. Il ne s’agit pas seulement de la discipline militaire, c'est-à-dire de la disciplinarisation de la force armée, mais d’un logiciel asservi et contrôlé.

Voici donc la conception du droit politique républicain moderne concernant la force. Oui, il faut de la force à l’Etat républicain pour résister aux Etats despotiques ou comme on le disait au XVIe et au XVIIe siècle, aux impériaux. Mais cette force, absolue, doit toujours être limitée par la loi, en l’occurrence les lois divines, les lois naturelles, les lois civiles et la formation de chacun à cette loi qui applique un engagement personnel. Donc la force ne corrompt pas la république si l’on sait la maitriser, comme sur un plan politique, comme sur un plan individuel.

Pour comprendre ce dont il est question il faut maintenant revenir à Star Wars, c'est-à-dire à une autre réflexion qui n’est plus celle de la force politique, mais de la force de la nature et de la force de l’individu. Car Star Wars nous parle de façon extrêmement profonde de la force. On peut même dire que la force est son véritable sujet et le véritable objet de l’épopée de La guerre des étoiles. A son propos, deux questions sont abordées dans les trilogies : la question « Quoi ? », qu’est-ce que la force ?, la question « Qui ? », qui la détient ?

La question « Quoi ? ». La force dans la nature est définie à plusieurs reprises, comme ce sur quoi reposent toutes les religions, en particulier les religions orientales. Mais l’essentiel c’est qu’il y a une force, Dieu ou quelque soit le nom que vous lui donnez, a expliqué George Lucas.  Une puissance cosmique fondamentale. Comme Obi-Wan Kenobi le dit à Luke à leur première rencontre : « C’est un champ d’énergie créé pour tout être vivant. La force nous entoure et nous pénètre, elle relie la galaxie toute entière ». La Force, c’est l’enchainement des énergies spirituelles. L’univers est animé par la force, tout est relié à tout. La force est définie à plusieurs reprises comme l’ancrage qui lie tous les « étans » ayant sa source dans les âmes. La force, c’est la loi naturelle des Anciens, c’est une force spirituelle qui anime la nature ou encore, si l’on veut un autre rapprochement, le monde des idées, tels que l’avait imaginé Platon. Dans le mythe rapporté par Platon Er le Pamphylien, chaque âme après sa mort passe devant un juge et elle se trouve face à la déesse Ananke qui personnifie le destin. Celle-ci tient un fuseau et ses filles servent pour fabriquer des modèles de vie. Chaque âme devra choisir un modèle de vie qui correspond à la vie qu’elle aura de nouveau. Le mythe Er le Pamphylien a plusieurs significations : d’abord que l’âme est immortelle et qu’elle se retrouve après la vie dans un autre lieu qui est celui du monde des idées. D’autre part, que si la vie que l’âme a déjà menée est déterminée dans ses grandes lignes, aucune vie véritable nouvelle n’est imposée et les âmes seront encore responsables de leurs choix. Encore une fois, c’est la loi naturelle d’Aristote, de Saint-Thomas et de………. L’existence de la Force prouve que la vie ne se termine pas avec la vie et d’ailleurs les Jedi, Yoda, Ben Kenobi et même Vador quand il est redevenu Anakin, continuent d’être présents et de veiller sur les humains. L’immortalité de l’âme est l’immortalité de l’énergie spirituelle.

On peut encore rapprocher la conception que Lucas présente de la force, du fameux Deus sive natura cher à la philosophie classique de Spinoza et à la mécanique classique.

La physique moderne de l’Age classique a en effet découvert la force à l’œuvre dans le monde matériel par la réévaluation du mouvement et de l’accélération dans la chute des corps. Le mouvement, qui n’a plus aucune infériorité ontologique sur le repos, est redignifié de même que le temps. Dans le prolongement de cette mécanique, les philosophes redécouvrent également la force dans l’homme comme énergie, qu’ils ont nommé impetus ou conatus, c'est-à-dire désir de persévérer dans son être, énergie du corps. Ce faisant, une partie de la philosophie classique, en particulier celle de Spinoza, a cessé d’opposer non seulement le mouvement au repos, mais l’âme au corps (« L’âme est l’idée du corps et rien d’autre »), Spinoza) a découvert que la matière était également énergie, force dans l’espace-temps. La mécanique relativiste d’Einstein a approfondi cette orientation avec la représentation de l’équation entre la masse et l’énergie, E=MC2. E, l’énergie, exprimée en joules, M, la masse exprimée en kilogrammes et C la, vitesse de la lumière. Découverte fabuleuse qui a permis la transformation de la masse en énergie dans les piles atomiques comme dans les réacteurs nucléaires.

Il y a donc bien de la force, il existe des forces, mais au service de qui ? Au service de la vie ? Au service de la mort ? Au service de la construction ou au service de la destruction ? Au service de la défense ou au service de la guerre ? Si la mécanique moderne réhabilite la défense, de même que la souveraineté fait une place à la puissance, celle-ci doit être encodée et enclose. Ce que dit très clairement Hobbes dans le Léviathan, à propos du premier des droits de l’homme, l’homme à la sureté, lorsqu’il déclare inaliénable, car si l’on veut vous retirer la vie, vous devez vous défendre, non pas attaquer, mais vous défendre et que c’est d’ailleurs ce mobile, ce motif, qui est le véritable fondement du pacte social.

Donc c’est inutile de nier le désir, l’intérêt, l’énergie, les passions qui agitent et animent les humains, mais, et voici maintenant le problème fondamental de la vie humaine : pourquoi faire ? Pour quel destin ? Pour quelle vie ?

La République, c’est à la fois la liberté des acteurs, (Luke, Leia, Han Solo, les chevaliers Jedi et jusqu’aux plus humbles), la loi garantie, consentie, respectée dans la diversité des origines. L’Empire, c’est guerre et la domination du pur rapport de force, l’espace qui sépare l’ami de l’ennemi. La volonté exterminatrice de l’Empereur et de Dark Vador et des Sikhs, passés du côté obscur.

Le génie de Lucas est de montrer que cette lutte entre la République et l’Empire, ce combat entre le bien et le mal en politique, passe pour chacun de nous par des choix individuels fondamentaux. Pas de République sans individus engagés. Le choix de la bienveillance et de l’amour du prochain, de l’amitié versus le choix de la passion qui peut se retourner en son contraire, la haine (La revanche des Sikhs) ; le choix de la reconnaissance de l’effort et de la finitude, de la nécessité de la transmission versus la négation de l’admiration de toute performance, de toute responsabilité. Le choix de l’engagement ou du laisser-aller… L’égalité est affirmée en droit et en dignité dans toute la diversité des ethnies et même des espèces animales, sans tomber dans un popularisme égalitariste nivelant. Les héros sont les héros, et les chevaliers des chevaliers, pour un temps, ils doivent être contrôlés. Bref, Star Wars réhabilite, non le fameux « Au commencement était l’action », car les Sikhs et le côté obscur sont également pleins de puissance, d’énergie et de force, mais un héroïsme oublié qui n’est pas celui du surhomme, du côté obscur de Dark Vador ou de l’Empereur, mais celui des résistants, la poignée de ceux qui résistent à la conquête, à l’Occupation pour défendre les libertés de la République qui seules, permettent une vie humaine. Les héros ne se jugent ni à l’âge ni à l’apparence ni à leur passé. A côté de Luke Skywalker, jeune et beau, il y a le petit Yoda, âgé, laid à faire peur, mal habillé, mal embauché. A côté de Obi-Wan Kenobi à la conduite impeccable, le redressement spectaculaire du sympathique coureur d’aventure, Han Solo, devenu la cible des chercheurs de prime.

Où est le bien ? Où est le mal ? Certes, le bien est toujours dans la République et les libertés, la paix du droit, le mal est toujours dans l’Empire, la guerre, la terreur. Mais, c’est à chacun de nous de le découvrir et de l’expérimenter dans une quête d’identité qui est la recherche de la vérité, en affrontant existentiellement le père (notre passé), mais sans le tuer, en aimant, mais sans céder à la peur ou à la passion dévorante en cherchant l’amour du prochain dans son innombrable diversité et non dans le désir d’appropriation et le triomphe narcissique, en nous méfiant de la guerre sans tomber dans un pacifisme illusoire.

Rien n’est économique et social dans Star Wars, tout est technologique, politique et moral, voire religieux. Les héros ne deviennent tels que s’ils reconnaissent la transcendance de la Force qui est dans le monde (Deus sive natura), l’articulation, non la séparation de la foi et du savoir.

Les grands artistes sont visionnaires et au moment où le côté obscur du Front National usurpe, comme le Sénateur Palpatine, le discours républicain pour mettre, par la montée de la haine et de la peur, un terme à la République et établir le despotisme, Star Wars nous invite, comme tous ceux qui s’intéressent depuis longtemps à la République à la (re)connaitre, pour la défendre.

Blandine Kriegel,

Colloque Star Wars : Une chance pour la démocratie ?,

Mairie du IVème,

Paris, 14 décembre 2015