Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

Sécularisation et désenchantement du politique

 

Comment nier qu’il existe aujourd’hui en France au sens le plus immédiat et le plus banal, un véritable désenchantement du politique ? L’invasion de la scène publique par les « humoristes », comme on les appelle par antiphrase, l’escalade des affaires politico-judiciaires, l’affaissement des deux grands partis républicains de gauche et de droite au profit de leurs extrêmes, l’irruption au cœur de la cité du terrorisme islamiste (après les mots qui tuent, la tuerie sans nom), tout nous conduit à réfléchir à la question posée ce matin par l’Observatoire Foi et Culture de  la Conférence des Evêques de France : le désenchantement du politique est-il irréversible ?

Ouvrons une parenthèse pour souligner qu’il ne s’agit pas de la question classique traitée par Aristote pour lequel l’homme, l’animal de cité, l’animal politique, ne pouvait s’échapper de la politique qu’à la condition d’être plus qu’un homme ou moins qu’un homme, c'est-à-dire un héros ou demi-dieu, ou une bête. Car nous ne vivons plus dans « la belle totalité » de la cité antique où politique et religion étaient unies et indistinctes, où les dieux étaient les dieux de la cité, où religion et politique n’étaient pas séparées. Votre interrogation concerne notre monde où la religion et la politique se sont individualisées l’une de l’autre et où plusieurs religions peuvent coexister dans une même politique.

J’abats mon jeu et je laisse voir mes cartes immédiatement, en justifiant le titre et le point d’interrogation, Sécularisation et désenchantement du politique ?, de la réflexion que je voudrais vous suggérer, Non, le désenchantement du politique n’est pas irréversible, à une condition : reconnaitre que le refoulement ou la méconnaissance de la dimension religieuse, (le théologico-politique) présents dans la politique de la république, nous ampute d’une partie de notre histoire, handicape notre philosophie et finalement nous laisse démunis devant la crise du terrorisme en nous livrant à l’agressive remontrance islamiste.

Il y a un discours sur le désenchantement du politique dont je souhaite me séparer pour vous proposer une toute autre narration et vous suggérer d’autres causalités. Un discours sur la politique moderne qui est devenu dominant à la fin du XXe siècle, et je devrais plutôt dire qui nous a abusivement dominés, selon lequel il y a un rapport indissociable entre la politique moderne et la sécularisation (la redéfinition des rapports du religieux et du politique), elle-même identifiée au désenchantement du monde. Ce discours à la fois historique et politique qui établit une identité entre la modernité et « la sortie de la religion », fait l’impasse sur le théologico-politique qui est la source du droit politique républicain moderne.

En histoire, il date l’émergence de la politique moderne, de l’ère des Révolutions pour amalgamer l’Etat moderne, la république et la Révolution. En philosophie, il étrangle la philosophie moderne dans la seule philosophie du sujet et de sa volonté, coupé du monde et de la transcendance. Cette philosophie du sujet va bientôt affirmer que la liberté, rebaptisée volonté de puissance, est par-delà le bien le bien et le mal, que Dieu est mort et que nous attendons de nouveaux dieux. D’où provient la puissance qui n’a que d’égale que l’ignorance qui constitue un tel discours ? Elle repose sur la convocation, la mise en facteur, la conjonction, la coalescence de deux systèmes de pensées qu’on croyait résolument séparés : les Lumières et le Romantisme. Au crépuscule des Lumières (1793), on voit apparaitre en effet la destruction affichée de la religion par La critique de toute révélation (Fichte) ou La religion contenue dans les limites de la simple raison (Kant), qui rabattent tout sentiment religieux sur une simple morale, sur des valeurs coupées de la transcendance ou de la puissance divine avant que l’histoire n’absorbe avec Hegel toute la spiritualité. Au Romantisme politique, on reprend le désenchantement du monde, compensé par l’irruption de la puissance de l’homme, l’anthropologie du sujet narcissique (le surhomme), et bientôt, la critique de la république démocratique et des droits de l’homme.

Si en effet, pour ceux qui ont adhéré à ou répandu ce discours, la politique moderne de l’Etat républicain, n’est rien d’autre que le libéralisme des sujets économiques (l’Etat libéral), rien d’autre que la revendication des luttes sociales (le Socialisme), rien d’autre que la sécularisation aggravée et aveugle de la laïcité, rien d’autre finalement, que l’hédonisme des droits individuels, comment vouloir défendre la politique moderne ? Elle recevra nécessairement en boomerang le retour du religieux. Mieux vaut « reconnaitre sa défaite » (« la défaite de l’Etat moderne et de la république »), « adopter une politique purement défensive », « renoncer à la laïcité », « accepter franchement les mœurs de l’Islam, puisque les musulmans sont devenus nos concitoyens », limiter les droits de l’homme qui ne sont rien d’autre que des droits purement individuels, « accepter le communautarisme », c'est-à-dire « accueillir une communauté et non plus simplement des individus titulaires de droits qui pourront reconnaitre un gouvernement représentatif ». C’est une réponse et une sortie de notre politique.

C’est ce que nous recommande dans un livre aussi clair que provoquant, Situation de la France, Pierre Manent, proclamant de la sorte que le désenchantement de notre politique est irréversible et que nous devons composer avec un Islam conçu ici comme une totalité homogène.

A cette conséquence, comme à cette représentation, loin de consentir, je veux dire de toutes mes forces, ma désapprobation. Et pour commencer, en communiant avec le sursaut de tout notre peuple, je n’accepte pas la capitulation devant les islamistes djihadistes. Au moment hier, où le Maréchal Pétain la signait, tout en accablant la responsabilité de la République, le réflexe du Général de Gaulle et de tous nos résistants parmi lesquels de nombreux chrétiens, tels le Cardinal Saliège, Jacques Maritain ou Etienne Gilson, par lesquels bientôt la république sera reconstruite, était de reconnaitre que pour avoir perdu une bataille, nous n’avions pas perdu la guerre… Si l’on veut stopper le processus par lequel le désenchantement du politique aboutit à la destruction de la république démocratique, pour frayer à la Révolution Conservatrice, une avenue qu’elle a déjà largement empruntée au XXe siècle, il faut commencer par dénoncer la confusion des langues et opérer un tournant intellectuel. En rappelant d’abord comme je le fais maintenant depuis quatre décennies, malgré l’opposition des épigones des l’Ecole des Annales, que le théologico-politique est au cœur de l’histoire politique moderne et au cœur de la doctrine des droits de l’homme, que la laïcité n’a pas été et ne doit pas être seulement séparation, mais articulation du religieux et du politique.

Le théologico-politique au cœur de l’histoire républicaine.

Pour le comprendre il faut reconsidérer la chronologie et complexifier la politique, d’abord aborder non pas l’histoire courte, bien trop courte de la république contemporaine ou à peine allongée de celle de l’Etat moderne, mais se retourner vers l’histoire longue de la respublica christiana qui a commencé au déclin de l’Empire romain. Il faut également étudier non pas l’histoire uniforme d’un seul Etat moderne inchangé de la République à l’Empire (une description empruntée à l’histoire pangermaniste, mais toujours combattue de manière impénitente par l’histoire politique française depuis la Renaissance), mais souligner les divergences des politiques républicaines et despotiques. Bref, se tourner vers une autre histoire et une autre philosophie.

L’histoire longue.

Revenir à une histoire longue et à la respublica christiana chère aux deux plus grands pères de l’Eglise, Saint-Augustin et Saint-Thomas d’Aquin. Au-delà de leur réflexion différenciée, l’un et l’autre, l’un auteur de La cité de Dieu et l’autre, auteur de La somme théologique, fidèles à la parole évangélique de « rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », instaurent la séparation articulée et hiérarchisée du spirituel et du temporel. La cité céleste surplombe la cité terrestre (Saint Augustin), la grâce est prééminente à la nature et à la raison, même si des lois civiles doivent être inspirées par la loi naturelle qui dépend elle-même de la loi divine (Saint Thomas). De telles idées ont lentement diffusé. Assez pourtant comme l’a montré le grand historien du droit, Marcel David, à propos des origines médiévales de la doctrine de la souveraineté, pour que l’auctoritas prenne le pas sur la potestas, ou comme l’a affirmé George de Lagarde, que l’essor de l’esprit laïc se soit imposé à la fin du Moyen-âge. En droit politique, quelle a été la conséquence de cette longue histoire ?  La séparation du temporel et du spirituel a abouti au refus de la divinisation de la puissance et réciproquement au rejet de la temporalisation de la spiritualité, car seul, Dieu est seigneur. Comme l’ont montré Marc Bloch et Dom Jean Leclerc, (bien loin des orientations d’Ernst Kantorowicz), les royaumes, appuyés cette fois sur les Papes, se séparent de la théologie impériale du César-Christ. Les monarchies sacralisées ne promeuvent pas l’idée d’un monarque divinisé, mais la fonction sacralisée d’un roi, clerc en son sacre, courbé sous la loi de Dieu, tandis que l’Eglise Gallicane l’appuie dans son affirmation temporelle du royaume.

Autrement dit, à l’opposé du récit des légistes impérialistes germaniques, tant critiqués par les historiens des royaumes du XVIe et XVIIe siècles, aucun Etat moderne  fut-il le Saint Empire romain germanique, n’a jamais résumé à lui seul tout notre développement politique européen, car des voies différentes et divergentes du politique sont apparues : celle de la république et celle de l’Empire. Or précisément, le droit politique républicain qui, de la Renaissance à l’Age classique, surgit dans les monarchies républicaines, tel qu’il sera formulé et codifié par l’Ecole du droit de la nature et des gens (Bodin, Hobbes, Grotius, Spinoza, Domat, Locke), est tout entier réfléchi et élaboré à partir des textes bibliques et évangéliques. Il s’agit selon le mot de Bossuet qui accompagne la floraison des Traités théologico-politiques de son temps,  « d’une Politique tirée de l’Ecriture sainte ». Tournant le dos au droit romain impérial pour s’alimenter à la lecture des Ecritures, le droit républicain moderne formule la théorie du contrat social qu’il tire du modèle de l’Alliance, énonce, avant de les déclarer les Droits de l’homme qu’il décalque des Ecritures l’idée même de déclaration (c'est-à-dire de publication et d’inscription dans le droit) signifie qu’il ne s’agit pas d’une innovation, mais d’une publication. Les droits déclarés étaient déjà là, contenus dans les textes religieux. Avant d’y venir, on remarque donc que la sécularisation qui s’est développée n’est nullement celle de la destruction de la religion et des principes éthiques qu’elle a enseignés, mais à l’opposé, celle d’une articulation des deux instances séparées du spirituel et du temporel.

Le théologico-politique et les droits de l’homme.

Les Droits de l’homme sont aujourd’hui un point de condensation de la confusion des langues et des généalogies philosophiques, car ce sont les mêmes qui nous expliquaient naguère que les droits de l’homme n’avaient aucune différence avec les droits du citoyen, proclamés dans l’Antiquité gréco-romaine, qu’ils dérivaient exclusivement de la philosophie moderne du sujet et de sa volonté libre, ce qui faisait tout leur importance, qui nous recommandent aujourd’hui de les abandonner corps et bien pour défaut d’occidentalisme ; individualistes ou hédonistes, ils nous conduiraient à oublier la communauté et la collectivité ; il est temps de les sacrifier à l’intégrisme islamiste qui ne peut les accepter.

A la vérité, cette confusion d’inspiration uniquement libérale des droits de l’homme avec les droits de l’individu (Benjamin Constant), voués de nos jours à une représentation hédoniste de la jouissance et des mœurs, n’a strictement rien à voir avec et la façon dont ils ont été pensés et formulés ni avec ce qu’ils sont. On oublie (il y a toujours un commencement), que les Droits de l’homme introuvables dans l’Antiquité païenne n’ont été proclamés et argumentés la première fois que lors de la colonisation espagnole, à propos et pour les Indiens par les docteurs dominicains catholiques néothomistes de l’Ecole de Salamanque, Las Casas, Vitoria, Suarez, qu’ils ont été argumentés et mis en forme dans une série limitée qui ne comprend que la sureté, l’égalité, la liberté, la propriété, le droit à la recherche du bonheur, par la philosophie moderne de Bodin, Hobbes, Spinoza, Locke et alii, lesquels ont inscrits leur argumentation dans une philosophie du droit naturel et de la loi naturelle, comme je l’ai défendu contre Luc Ferry et Alain Renaud. On ignore qu’ils n’ont rien à voir avec la philosophie cartéso-fichtéenne d’un sujet qui les a ou négligé ou se pressera bientôt de les anéantir, au nom des droits de la nation (Fichte). Cette philosophie des droits de l’homme, pierre de touche des Etats de droit et des républiques modernes, certains nous réclament aujourd’hui comme hier, Carl Schmitt : (« Qui dit Humanité, dit mensonge »), d’y renoncer. Mais quel est son fondement, quelle est sa valeur ultime, tels que les proclament les philosophes des droits de l’homme ? L’affirmation de l’éminente dignité de la vie humaine, parce qu’elle vient de Dieu ou de la nature (la vie est de Dieu ou de nature). Elle n’appartient pas aux individus finis, tel est le principe du droit à la sureté, ainsi que l’argumentent Hobbes et Spinoza. La conscience, instinct divin, la lumière naturelle qui fonde la liberté vient de ce que l’homme a été créé par Dieu. L’injonction, qui suit cette affirmation de dignité : « Aime ton prochain, comme toi-même », est le véritable fondement. Il s’agit des principes les plus fondamentaux de l’enseignement religieux et chrétien qui ne se limite pas comme certains l’affirment, à la seule reconnaissance du péché, mais qui a un rapport certain avec l’idée de la finitude humaine. Contre ceux qui nous enjoignent de renoncer aux droits de l’homme au motif qu’ils dérangeraient la bonne ordonnance des mœurs, comme on critique « Le mariage pour tous », il faut dire avec force que les droits de l’homme n’ont rien à voir avec les mœurs, que les droits de l’homme ne sont pas non plus les droits du surhomme ; qu’ils ne formulent que les relations les plus générales et les plus fondamentales des relations véritablement humaines, et c’est pourquoi leur liste est close qui ne comprend que la sureté, l’égalité, la liberté et la propriété, le droit à la recherche du bonheur. Les droits de l’homme ne sont ni les droits civils ni les droits politiques, ni les droits sociaux.

Le théologico-politique au cœur de la sécularisation et de la laïcité.

La mémoire courte oublie encore que la sécularisation, la redéfinition des rapports du politique et du religieux en Europe, au lendemain de la querelle du Sacerdoce et de l’Empire, nécessitée par les affrontements religieux inexpiables du temps des réformes, a suivi des chemins divers parmi les nations européennes. Les Anglais et les anglo-saxons et nombre de pays protestants sont sortis des guerres de religion, en s’appuyant sur les libertés individuelles, le droit des minorités, (en vérité de faibles minorités catholiques). Les Français, confrontés eux à des millions de protestants néanmoins minoritaires dans la France catholique, ont choisi une autre voie, celle de l’affirmation de la neutralité de l’Etat à l’égard du sentiment religieux et de l’opposition au communautarisme. Notre situation actuelle qui est celle d’une majorité de chrétiens devant un nombre important de musulmans qui constituent la seconde religion en nombre et quelques centaines de milliers de juifs et de protestants, n’est pas si éloignée de celle que nous avons connu dans notre passé et des difficultés que nous avons rencontrées et surmontées. Pourquoi emprunterions-nous des voies qui ne sont pas conformes à notre histoire et à notre tradition en recopiant le modèle anglo-saxon ou américain ? Sans doute une conception étroite de la laïcité a voulu et veut encore promouvoir celle-ci comme une religion, mais elle oublie ou elle nie le véritable esprit de la laïcité française, tel qu’il a été réaffirmé dans la loi de 1905 qui, dans son article I, garantit la la liberté de conscience et la liberté des cultes. Même s’il est évident qu’un effort supplémentaire doit être fait pour appliquer cette loi à la religion musulmane (et notamment à sa liberté de culte), il n’est pas nécessaire pour autant de changer notre tradition de sécularisation. Les générations démocrates chrétiennes issues du sillon, auront dès avant 1914, reconnu ce point que Maritain reprend entièrement à son compte, en 1945, dans son célèbre Christianisme et démocratie.

Finalement, à la question posée : le désenchantement du politique est-il irréversible ?, je reprends et réitère ma réponse en la nuançant. Il y a un désenchantement du politique nécessaire, porté par toute l’histoire européenne, pour l’empêcher d’accaparer la spiritualité, c'est-à-dire, la foi, la croyance, la vérité de la vie, sans lesquelles aucun humain ne peut vivre humainement. Contre Feuerbach et ses émules, il ne faut pas plus aujourd’hui qu’hier, que la politique redevienne notre religion. Mais à l’opposé, la république démocratique doit laisser toute sa place à la religion, à l’espérance humaine. Contre l’impasse de la fin des Lumières, il faut non pas diviser jusqu’au déchirement la foi et la raison, la croyance et le savoir, car tout savoir commence par la croyance, parce qu’il n’y a pas de raisonnement sans adhésion à des vérités premières, par ce que la foi, vérité de la vie, est toujours déjà une connaissance. Dans le même temps, il faut défendre la république démocratique, car elle seule a déclaré et consenti dans son droit des principes de défense de la paix (la sureté), de la dignité de la vie humaine (égalité et liberté) et a recherché des rapports de réciprocités entre les hommes (« Aime ton prochain, comme toi-même »). Contre la Révolution Conservatrice issue du Romantisme politique qui retourne au paganisme par l’absolutisation de la volonté de puissance des hommes sur la nature, par la négation de la transcendance, et qui déclare que la politique, qui n’est que l’opposition de l’ami et de l’ennemi (Carl Schmitt), est fondé sur la seule domination. Il faut instaurer une politique de la dignité humaine, compatible avec la part de religion inentamée qui constitue chaque humain.

On aurait tort de penser que les grands principes défendus dans et par la foi sont étroitement européens. Les idéalités, les valeurs qui se sont inscrites dans notre développement républicain démocratique, ont un sens pour toute l’Humanité, elles sont universelles.  Mais c’est justement parce que les républiques démocratiques sont toujours singulières et que contrairement à ce qu’ont pensé les hégéliens qui nous annonçaient la fin de l’histoire, la république démocratique doit encore affronter et combattre les projets despotiques, qu’il faut d’un même souffle proclamer que le politique n’est pas tout et que la république demeure quelque chose.

Certes, nous affirmons ici une certaine supériorité d’un développement politique, dont les origines, dans le temps et dans l’espace, sont bien les nôtres, celles de l’Occident moderne. Mais nous savons aussi que dans l’histoire, la singularité initiale puisqu’il y a toujours un temps et un lieu de départ, ne nous dit rien encore du destin et de la capacité de rayonnement universel d’une idée. La ferveur hébraïque et la liberté grecque n’ont pas trouvé leur essor chez elles, mais dans cet Occident barbare qui n’avait connu jusque là que les grandes chevauchées conquérantes. Qui nous dit que nos droits de l’homme ne trouveront pas bientôt à s’établir plus fermement dans une union avec la moralité publique confucéenne qui nous vient de Chine, dans l’amour de la nature et de ses créatures que nous transmet déjà l’Inde, depuis Gandhi jusqu’à Mère Theresa, ou encore à notre époque, d’une Afrique où Nelson Mandela a redonné toute sa flamme à la notion même d’unité politique du genre humain. Mais pour cela, le plus sur moyen de ne pas parvenir à cette unité désirée, ce serait pour nous dans notre France républicaine des droits de l’homme, d’oublier d’où nous venons, le Décalogue du Premier Testament et les Béatitudes évangéliques dont la traduction ultime ont été nos droits de l’homme de 1789. Il ne saurait ici s’agir du désenchantement du monde ou du vertige sceptique d’une relativité bien superficielle. Mais non, n’ayons pas peur, comme le disait déjà après Soljenitsyne, Jean Paul II et comme le redit aujourd’hui le Pape François.  N’ayons pas peur aux terrasses de nos cafés, n’ayons pas peur dans le silence fervent des cloîtres ou des bibliothèques, de nos prières ou de nos lectures. N’ayons pas peu de ce que nous sommes, mais soyons fiers au contraire de ce que l’énergie spirituelle qui nous a été transmise a déjà fait en notre faveur. Encore une fois, la République n’est pas tout, mais elle ne doit pas être non plus rien.

Blandine Kriegel

Colloque Observatoire Foi & Culture :

Le désenchantement du politique est-t-il irréversible ?,

Maison des Evêques de France,

Paris, 28 novembre 2015