Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

L'Europe du Nord et la Révolution scientique et culturelle européenne

 

 

La culture européenne a été profondément bouleversée à la Renaissance par l’avènement de la science moderne. La (philosophia naturalis) a réuni, en un seul ensemble, l’astronomie et la mécanique, et permis de représenter l’univers en assignant une place à l’homme dans le monde, nouvelle par rapport à l’Antiquité et du Moyen-âge.

 

On est passé, selon le mot d’Alexandre Koyré « du monde clos à l’univers infini », et j’ajouterai du monde stable à l’univers en mouvement, du monde géocentré au monde héliocentré, du monde inégal et hiérarchique à la conception d’un espace égal dans toutes ses parties, et donc géométrisable et mathématisable. On a ainsi élaboré une astrophysique mathématique, une physique unique de la Terre et du ciel, qu’ont résumé les Principia mathematica de Newton.

 

Un tel changement ne s’est pas déroulé sans combat. Pour s’imposer, la scienza nuova a dû déloger en les critiquant, les vieilles théories. Les fameux Dialogues de Galilée où le grand savant met en scène la discussion entre un aristotélicien, Simplicio, son propre défenseur Salviati et un honnête homme, Sagredo, illustrent mieux que tout, cet effort de critique et de reconstruction.

 

Les grands noms de la science physique moderne, Galilée, Descartes, Newton ou un pour trois. Galilée est l’expression de la Renaissance italienne, Newton est anglais, mais on oublie trop souvent que Descartes, pour continuer ses études scientifiques, après être passé par la Bohème, a dû s’établir en Hollande et qu’il a même voyagé plus tard en Suède ; Newton est inséparable de la naissance de la Royal Society à Londres. Si l’on ajoute le polonais, Nicolas Copernic, le danois, Tycho Brahé et l’allemand, Johannes Kepler, installés dans la Prague de Rodolphe II, tous pionniers de la mécanique classique, on observe un franc déséquilibre entre l’Europe du Nord et l’Europe du Sud. Après la condamnation de Galilée par le Saint Office en 1633, l’Europe du Sud a dû laisser les sciences physiques se développer dans des contrées plus libres, situées plus au Nord.

 

L’Europe du Nord, c’est d’abord une géographie. Pénétrée par deux mers : la mer du Nord, qui relie la Belgique, la Hollande et les îles Britanniques, et ouvre sur l'Atlantique; la Baltique qui fait figure de mer intérieure, une sorte de « seconde Méditerranée » boréale. « Climats », au pluriel, écrivait justement l'écrivain André Maurois. Les cieux sont chargés de vent, de pluie, de neige, le climat est frais, la terre est aux landes et aux bruyères. Dans les ports, la vie se concentre, parce que les terres sont des îles ou des presqu'îles… En Angleterre (les Scilly ou Sorlingues, les Orcades, les Shetlands, les Hébrides), les Archipels danois, les 150 000 îles pour 20 000 km de côte, de la Norvège et Stockholm enfin, construite sur ses 14 îles principales, un paysage fractal à la Benoît Mandelbrot où les villes sont des ports sensibles à l’appel de la mer et du commerce, du voyage.

 

L’Europe du Nord, c’est ensuite une économie qui a conquis l’Europe, puis l’Amérique du Nord, l’Afrique et l’Asie. Les Vikings sont partis vers l'an mil et ont accosté en Islande, au Groenland, au Canada et peut-être en Nouvelle-Angleterre, les Danois ont essayé d'unifier derrière eux toute la -Scandinavie, et bientôt les Suédois et les Norvégiens seront allés jusqu'en Russie et en Ukraine, tandis que les Frisons chassaient la baleine au Groenland. Les ville-mondes, telles Hambourg, la ville de la Hanse – la Ligue hanséatique – aux XIIIe XIVe siècles, ont construit naguère une entreprise commerciale, équivalente à celle qui avait fait la prospérité de la Méditerranée, avec Gènes et Venise, Anvers, d’autres villes-monde, Amsterdam au XVIIe siècle, Londres au XVIIIe siècle où s’installe la Révolution industrielle qui va dominer l’Europe.

 

Les voisins sont aussi des ennemis. L’Europe du Nord, c’est encore une multitude de politiques. Successivement la Pologne, le Danemark, la Suède au nord et bientôt la Hollande, l’Angleterre, la Prusse, la Russie s’essaieront à la domination de la Baltique. Les grandes figures politiques de l’Europe du Nord à la Renaissance et à l’Age classique, sont Guillaume le Taciturne dans les Provinces-Unies, Elizabeth 1e en Angleterre et bientôt Gustave-Adolphe, le Roi de Suède,  père de la Reine Christine pendant la Guerre de Trente Ans. Pierre le Grand, au début du XVIIIe siècle. On connait moins d’autres acteurs : ainsi Rodolphe II dans la Prague de la fin de la Renaissance.

 

L’Europe du Nord, c’est enfin une culture décalée de celle de l’Europe latine, tentée bien souvent, comme en Allemagne du nord et en Scandinavie par l’élan de la Réforme ou campée comme les Russes sur l’orthodoxie.

 

En bref, un monde plus ouvert sur la mer, lié au commerce et à la navigation et bientôt entrainé dans une culture religieuse qui laisse une place plus favorable à l’individu « Sola fides, Sola scriptura » et défend plus tôt que dans l’Europe du Sud, la tolérance et la liberté de conscience, avec le Religions’Vrede de Guillaume le Taciturne, et la lettre de Majesté de Rodolphe II.

 

Je souhaiterai réfléchir avec vous les raisons qui expliquent cette entrée remarquable sur la scène de l’histoire scientifique et culturelle, de l’Europe du Nord. Une réflexion inaugurée au XVIIIe siècle par le protestant Jean Bernoulli, qui a montré l’existence de la république astronomique des années 1770, Alphonse de Candolle, en 1885, et plus récemment, Joseph Bendavid, tous ont souligné l’avance de l’Europe du Nord et estimé que cette géographie scientifique était, selon eux, liée à des raisons culturelles.

 

Pour comprendre le changement de pensée, il faut commencer par revenir à la physique des Anciens.

 

La physique d’Aristote et des Anciens.

La physique d’Aristote a exercé un tel ascendant et a duré si longtemps, jusqu’à la fin du Moyen-âge, au point que Galilée et Descartes ont dû encore la combattre de toute leur force, parce qu’elle était une physique hautement théorique, également convaincante, qui faisait droit à nos perceptions sensibles les plus éprouvées. Ne voyons-nous pas que le Soleil se lève à l’Est et se couche à l’Ouest ? N’avons-nous pas le sentiment que la Terre est immobile ? Les étoiles comparées à nous, les mortels, ne sont-elles pas éternelles, puisque les générations passent et que les cartes du ciel d’Aristote et de Ptolémée sont à peu près toujours identiques aux nôtres ?[1] C’est ainsi qu’on a très longtemps raisonné.

 

La physique des Anciens dominée par Aristote et le système céleste de Ptolémée avait les caractéristiques suivantes :

 

1° On se représentait l’univers comme un cosmos sphérique et fini.

 

2° Le centre du monde était la terre (géocentrisme), autour de laquelle tournaient le Soleil et les astres.

 

3° L’astronomie céleste et la physique terrestre étaient totalement séparées. Seule l’astronomie céleste était mathématique.

 

4° On attribuait au repos une suprématie ontologique sur le mouvement. Ce qui était stable relevait des âmes ou des idées parfaites ; le mouvement appartenait aux corps corruptibles.

 

5° Le cosmos était un espace d’inégalité hiérarchique. Les sphères célestes éternelles étaient parfaites, la Terre imparfaite avec ses corps lourds et ses humains mortels. Les êtres existants étaient gradués selon une hiérarchie de perfections. Les valeurs étaient inscrites dans la réalité, parce que le Démiurge dans sa création avait conçu le monde selon des fins (on appelait cela le finalisme).

 

Une véritable révolution de la pensée qui s’est développée sur plusieurs fronts commandés par plusieurs penseurs. Tout a commencé avec la Révolution astronomique.

 

La révolution astronomique.

Il faudra un siècle et demi pour que le changement s’accomplisse : le grand livre de Copernic De revolutionibus orbium celestum, date de 1543, les Principia philosophiae, de Descartes, de 1624 et le De principia mathématica de Newton, date de 1687.

 

Le refus du géocentrisme est lié aux grandes découvertes, signal du retour dans la physique terrestre elle-même, à une physique plus mathématique, celle de Ptolémée, dont on publie l’Almageste, en raison du développement de la géographie et de la cartographie nécessaire aux grands voyages. Dans son essor, la cartographie appartient résolument à l’Europe du Sud : Italie, Espagne, Portugal. Les voyages des frères Cabot, des Verrazzano, auparavant et dans le même temps espagnole et portugaise, l’essentiel des cartes maritimes (les portulans) étaient dû aux expéditions portugaises et espagnoles. Rapidement, l’Europe du Nord, les relaie et les supplante avec l’école dieppoise et les cartes d’un Guillaume Le Testut et bientôt la suprématie d’Anvers et d’Amsterdam où Mercator et Ortelius, vont s’imposer.

 

Copernic (1473-1543), né à Thorün (Thorn, Torun) en Prusse polonaise, dans la Poméranie qui allait bientôt appartenir au Royaume polonais. A l’époque de Copernic, la Pologne en pleine expansion est une grande terre ouverte, notamment à de nombreux juifs (qui constitueront bientôt 10% de la population), elle apparaissait  comme une terre promise et était à la veille d’installer le système de « la liberté dorée », avec une Diète aristocratique encadrée par le Roi. La formation de Nicolas Copernic correspond à un moment européen de la culture polonaise liée à la culture humaniste la plus développée.

 

A la mort de son père et de sa mère, Nicolas Copernic est adopté par son oncle Chanoine, plus tard évêque de Wermie. Son oncle l’envoie en Italie, à Bologne où il étudie l’astronomie et le grec pour lire Platon. Il est fortement influencé par la Renaissance, suit les cours de l’astronome Novera, et passe à Rome. Il retourne encore en Italie en 1501, à Padoue, avant de revenir à Wermie. Il va développer une activité administrative au service de l’évêque et des rois de Pologne et se livre à des observations astronomiques qui aboutissent d’abord à la publication d’un Almanach, et enfin au bouleversement de l’astronomie de Ptolémée. Il médite les thèses de Philolaos, un pythagoricien, qui estimait que la Terre se meut dans la Lune autour d’un axe ou d’un feu central ou celui d’Héraclide du Pont qui évoquait la rotation de la Terre sur elle-même.

 

Copernic a eu très tôt l’intuition des changements qu’il voulait accomplir, le Commentariolus, il avait annoncé les changements qu’il voulait introduire : 1° il n’y a qu’un seul centre du monde ; 2° la Terre n’est un centre que pour la gravité et les sphères qui tournent autour d’elles; 3° c’est le Soleil qui est au centre du monde ; 4° la distance qui sépare la Terre du Soleil est insignifiante comparée à la distance qui sépare le Soleil de la sphère des étoiles fixes ; 5° il y a quatre mouvements de la Terre, un mouvement de rotation autour d’elle-même, un mouvement de rotation autour du Soleil, un mouvement qui explique la précession des équinoxes et l’orientation de l’axe de la Terre ; 6° le Soleil est immobile ; 7° le mouvement apparent des planètes, vient de nos observations.

Il substitue à l’astronomie mathématique de Ptolémée une autre astronomie mathématique où c’est la Terre qui se meut. Le monde, même s’il reste fini, est beaucoup plus grand,     2 000 fois plus grand que le monde médiéval.

 

La révolution copernicienne est passée d’abord inaperçue, mais elle a été signal d’un ébranlement de la physique qui ne va pas s’arrêter, même si dans un premier temps, il ne concerne que les doctes et parmi eux, une minorité de scientifiques..

 

En astronomie, les deux successeurs marquants de Nicolas Copernic, appartiennent donc tous deux à l’Europe du Nord. Tycho Brahé et Johannes Kepler.

 

 

Tycho Brahé

Tycho Brahé, (1546-1601) est né dans l’actuelle Scanie. L’émergence d’un savant de premier ordre comme Tycho Brahé coïncide exactement, comme dans le cas de Copernic, en Pologne, avec l’expansion maximale d’épanouissement du Royaume du Danemark, à l’apogée de la Renaissance. Le Danemark était devenu l’allié et le dominateur de la Suède et de la Norvège, même si en 1523, la Suède avait recouvré son indépendance. La prépondérance économique du Danemark sur la Baltique qu’il avait conquise, en avait fait la puissance dominante de la Baltique. Depuis 1536, le Roi Christian III converti au luthéranisme, l’avait imposé à tout le royaume. L’accroissement du trafic maritime dans le Sund, le commerce des céréales avec la Baltique sous le règne de Frédéric I et de Frédéric II, marquent l’âge d’or de la noblesse danoise. Tycho Brahé appartient au monde de la Réforme et du développement commercial de la Baltique, appuyé par les rois Christian II et Frédéric II, dont son père et son oncle furent de proches conseillers. Le Roi Frédéric II est le grand protecteur de Tycho Brahé.

 

Le jeune Tycho fait ses études à l’Université de Copenhague et découvre sa vocation d’astronome à Leipzig et où il est influencé par les idées de Melanchthon (un protestantisme humaniste et ouvert). Il confectionne des tables éphémérides utiles aux marins et aux astrologues qui révèlent la positon annuelle des astres et corrige des Tables alphonsines, de Ptolémée, et les Tables pruténiques, de Copernic. Le 17 avril 1763, il découvre au moment du rapprochement de Jupiter et de Saturne, une erreur d’un mois sur les Tables de Ptolémée et de trois jours sur celles de Copernic. Tycho Brahé ira ensuite à Augsbourg où il construit un grand cadrant d’un rayon de 5.5m. Bientôt, il reçoit un formidable appui du Roi Frédéric II qui lui octroie l’Ile de Wren et bâtit pour lui, le château d’Uranisborg (le palais de l’astronomie, puisqu’Uranie est la déesse du ciel), où il va se livrer à ses recherches et à ses observations astronomiques.

 

A une époque où n’existait ni le télescope de Galilée ni les lunettes télescopiques de Newton, Tycho Brahé a d’abord été le meilleur observateur à l’œil nu du système céleste. Il a perfectionné de des instruments existants (au moins une douzaine), les grandissant, tels un quadrant d’un rayon de 5.5m, un sextant, des sphères armillaires, le bâton de Jacob. Il a également constitué des relevés quotidiens extrêmement précis des astres qui ont permis des Tables astronomiques bien meilleures.

 

Deux de ses observations ont profondément bouleversé la physique : en 1572, il calcule le trajet d’une Super-nova également observée par John Dee et Thomas Digges (dont nous savons aujourd’hui qu’elles se situent à 7500 années lumière de la Terre). Un calcul qui le conduit à remettre en cause le caractère immuable du monde supra lunaire (il publie son observation en 1573, dans Stella Nova. De même en 1577, il met en évidence que le trajet d’une grande comète ne peut être uniquement un phénomène atmosphérique sublunaire, la comète est un phénomène céleste.

 

Tycho Brahé déclare alors en 1588, « la machine du ciel n’est pas un corps pur et impénétrable rempli de sphères réelles, comme cela a été cru jusqu’à présent », « le ciel est fluide et simple et que les planètes y circulent librement ». L’astronome danois ne s’est pourtant pas rallié au système de Copernic. A la mort de son protecteur Frédéric II, il trouve refuge chez Rodolphe II, à Prague. Là, dans la Prague de Rodolphe II, il s’attache des services de Johannes Kepler.

 

Johannes Kepler.

C’est l’allemand Kepler (1571-1630) qui rejoint Tycho Brahé à la cour de Rodolphe II à Prague, où il lui succédera comme astronome du monarque. A l’époque, c’est Tycho Brahé qui passait pour le grand personnage. Kepler s’inscrit résolument dans la perspective ouverte par Nicolas Copernic. Il publie en 1609, L’Astronomie nouvelle, les fameuses lois qui portent son nom, Les lois de Kepler, trois lois concernant la révolution des planètes. 1° Les planètes décrivent des orbites elliptiques autour du Soleil. 2° La loi des aires . Le trajet de la planète est proportionnel à sa distance du Soleil. 3° dans Harmonices mundi, en 1619, les temps périodiques des planètes sont dans la proportion de 3/2 de leur distance au Soleil (le carré de la période de révolution  des planètes est proportionnel au cube de la dernière largeur du plus grand axe de l’ellipse). Kepler est né à Weil dans le Wurtemberg, prend ses racines dans le monde germanique et s’épanouira à Prague.

 

La Prague de Rodolphe II était en effet « une Mecque pour tous ceux qui en Europe s’intéressaient aux études scientifiques et astronomiques », comme l’a souligné très justement Frances Yates. La ville était officiellement catholique, mais à la vérité ambigüe, œcuménique, tolérante. Le palais (d’Hradshin) possédait des collections admirables de naturalia et d’artificialia, et Prague, lieu de rencontre d’alchimistes, de Kabbalistes, était aussi la capitale de Rose-Croix, Johann Valentin Andrae, Michel Maïer, s’y sont retrouvés, le mage conseiller de la Reine Elizabeth I d’Angleterre, John Dee, lui aussi intéressé à la physique, tout comme Giordano Bruno, y ont séjourné avant que Descartes, à l’occasion de la Guerre de trente-ans, ne s’y arrête plus tard à son tour.

 

Pourtant, Johannes Kepler, pas davantage que Tycho Brahé, n’ont encore accompli le saut fantastique qu’allait réaliser Galilée.

 

Pour que la physique terrestre puisse rejoindre la physique céleste, en effet un élément manquait encore l’idée de la diversité, mieux, de l’infinité du monde.  Cette idée marginale dans l’Antiquité avait voyagé dans des écrits ésotériques recueillis par la Kabbale. Elle réapparait avec force avec le cardinal Nicolas de Cuse (1401-1464), Docte ignorance, il estime qu’on ne peut assigner des limites au monde et que l’italien Giordano Bruno et l’anglais Thomas Digges, vont affirmer sans ambages, l’infinité du monde. Bruno proclame : « il ya un seul espace universel, une seule et vaste immensité que nous pouvons librement appeler le vide : en icelui sont nombrables globes pareils à celui-ci sur lequel nous vivons et croissons…

 

Plus de centre, plus de finitude, Koyré a souligné l’influence retardée de ces théories, car ce n’est que grâce au télescope et aux observations et aux combats de Galilée que la doctrine de Bruno, même sans être revendiquée, va s’imposer.

 

La révolution de la physique terrestre.

Enfin Galilée vint (1564-1642). Il est né à Pise dans le monde de la fin de la Renaissance.

Nous devons tout à la Renaissance italienne, mère des arts et des lois, la peinture, l’architecture néoclassiques, les jardins, le retour aux antiquités humanistes, une Renaissance longtemps patronnée et accompagnée par la Curie romaine, avant que la Réforme et la lutte et la Contre-réforme ne l’ensevelisse, « comme un premier printemps sous la neige », selon le mot de Nietzsche. Galilée est le contemporain de l’élargissement de l’Univers avec les expéditions et découvertes, le contemporain des progrès de l’Etat, du développement des manufactures et des arsenaux, mais il assiste aussi en Italie au recul et à la chute des républiques avec les progrès de la Contre-Réfome (le Conseil de Trente s’est achevé en 1563). C’est en 1600 que Giordano Bruno est condamné au bûcher sur le Campo dei fiori. On notera la contradiction entre le très petit parcours terrestre, le nord et le centre de l’Italie, à l’époque où tant de Doctes voyageaient dans  toute l’Europe et le vaste monde, et le trajet infini dans la pensée, dans le temps et dans l’espace qui est celui de Galilée. Galilée n’est pas Nicolas Hulot, et pourtant !

 

On doit à Galilée trois évolutions fondamentales : 1° la réhabilitation du mouvement ; 2° la mathématisation de la physique terrestre  et la réunification de la physique céleste et de la physique terrestre et 3° la fin de l’idée d’une hiérarchie dans le monde physique.

  1.  Réhabilitation du mouvement et la mathématisation de la physique terrestre.

Dans les années 1585-1587, Galilée revient à la statique d’Archimède en produisant un petit traité sur la balance, la Billancetta. Archimède avec sa statique avait déjà développé une géométrisation de la physique terrestre. Galilée obtient à Pise une chaire de mathématicien en 1589, et il commence là ses études sur la chute des corps. Il y montre que tous les corps sont graves, que la chute et l’élévation sont relatives. Appelé à Padoue pour travailler dans les arsenaux, il se trouve alors lié à Venise et à Paolo Sarpi, le critique du Concile de Trente en lutte avec le Saint Office ; il étudie le mouvement d’un corps sur un plan où il établit que sur un plan horizontal, une force aussi petite que l’on veut peut mettre en mouvement une force aussi grande que l’on veut. Déjà à Padoue, Galilée a donc mis fin à l’idée de la suprématie ontologique du repos sur le mouvement et déjà, il a géométrisé la physique terrestre.

Mais l’essentiel demeure à venir, ce qui va donner aux idées de Galilée le retentissement et l’influence, c’est sa volonté de convaincre un vaste public, la publication du Messager céleste, (Sidereus nuncius).

Le Messager céleste (1610), ou Galilée déjà lié à la Hollande. C’est à partir d’un télescope hollandais obtenu par l’intermédiaire de Paolo Sarpi, que Galilée a pu construire son propre instrument, il est vrai, plus puissant.

Avec le Sidereus nuncius, le messager ou le message céleste, il a exprimé avec orgueil l’importance de ses découvertes : « de grandes choses, tant en quantité qu’en qualité ».

Découvertes stupéfiantes, car braquant sa lunette vers les constellations d’Orion et du Taureau, Galilée avait aperçu d’innombrables étoiles, multipliant, plus de dix fois le monde des étoiles connu. Il recense les satellites de Jupiter, auxquels il donnera le nom des Médicis, planètes médicéennes, commencé à observer les anneaux de Saturne ; remarqué que Vénus qui n’avait pas de lumière propre, tournait autour du Soleil. Mais surtout, il a découvert les reliefs de la Lune : « la certitude que la Lune est dotée d’une surface non point lisse et polie, mais faite d’aspérités et de rugosité, tout comme la Terre elle-même ». Du coup, il n’y avait plus de différence entre les étoiles et le monde sublunaire ! En 1604, prononçant trois leçons sur les novae, Galilée conclut que les cieux étaient soumis au changement, à la corruption et que le mouvement des comètes n’était pas circulaire. Il approfondit son idée sur le caractère corruptible des cieux en 1613, dans une histoire et démonstration des tâches solaires et de même, il interprète le mouvement des marées par rapport à la rotation de la Terre et de la Lune. Dans sa troisième lettre sur les tâches solaires, il annonce orgueilleusement : «  désormais, la cosmologie est un orgue désaccordé ».

Le 7 février 1615, une lettre de dénonciation rédigée par le Père Lorini, est adressée au Saint-Office. Elle contient en pièce jointe, une lettre à Castelli,  rédigée par Galilée où celui-ci demande que l’on dissocie l’autorité de l’Ecriture qui porte exclusivement sur le salut, des facultés naturelles de connaissance de la nature. (En 1670, Spinoza prendra cette recommandation au pied de la lettre dans le T.T.P).

Le cardinal Bellarmin qui avait déjà condamné Giordano Bruno, fait cette fois inscrire à l’index, le 24 février 1616, l’héliocentrisme et les deux mouvements de la Terre, condamnant ainsi d’un seul souffle, les idées de Copernic et de Galilée. Revenu à Florence, Galilée semble alors prendre une semi-retraite. Reprenant courage, après la montée au trône papal de Mafeo Barberini, son ami devenu Pape, sous le nom  d’Urbain VIII, il publie alors en 1623,  Il Saggiatore, l’Essayeur, dédié au Pape  où il défend avec des accents immémoriaux la mathématisation de la nature : « La physique est écrite dans un livre immense qui se tient toujours ouvert devant nos yeux, je veux dire l’Univers. Mais on ne peut le comprendre si l’on ne s’applique d’abord à en comprendre la langue et en comprendre les caractères avec lesquels il est écrit. Sa langue est mathématique et ses caractères sont des triangles, des cercles et autres figures géométriques, sans le moyen desquels il est humainement impossible d’en comprendre le sens. Sans eux, c’est une errance vaine dans un labyrinthe obscur ».

La destruction du système aristotélicien, et de la hiérarchisation du monde, demande encore un effort qu’il accomplit dans son livre suivant, Les dialogues, publié par la grande maison d’édition hollandaise, la Librairie Elzévir. De bonne foi, Galilée crut que son heure était enfin venue pour mettre à bas toutes les thèses du système aristotélicien. C’est là qu’il met en pièces l’argumentation aristotélicienne contre le mouvement. Si la Terre avait un mouvement (la double rotation), nous le sentirions et les objets seraient entrainés par le mouvement, disent les aristotéliciens pour lesquels tout mouvement ……une rotation. Or, dit Galilée, le mouvement est toujours relatif. Prenez un bateau, lorsqu’on jette du mat des objets, ils ne sont pas entrainés plus loin par le mouvement, mais ils tombent à la verticale, de même que les papillons continuent à voler sans l’éloigner.

Malgré une condamnation décrétée en 1633 à la Relégation, il aura encore le temps de publier Les discorsi (discours), publiés par La Librairie Elzévir. Une condamnation ne sera jamais levée de son vivant et il faudra attendre presque deux siècles pour qu’elle soit révoquée par Rome. Pourquoi cette condamnation ? Emile Namer et Pietro Redondi ont souligné qu’il était très difficile pour la théologie de  l’eucharistie et de la transsubstantiation d’admettre qu’il n’y avait pas de hiérarchie des formes, de réversibilité de l’essence et de l’existence dans la nature. Il fallait changer de philosophie pour l’accorder avec la théologie.

C’est alors dans l’Europe du Nord et dans la France du premier règne de Louis XIV, qui appartient à cette Europe du Nord, pris dans la France des Lumières et surtout en Hollande, en Allemagne, en Suède et en Angleterre, la Révolution scientifique va se poursuivre, c’est maintenant l’époque de Descartes. Il va devoir transformer toute la philosophie pour la rendre compatible avec la théologie et la science.

 

Descartes (1596-1650), ce cavalier français parti d’un si bon pas (Péguy), est né à La Haye, en Touraine. D’une famille de robe, il est éduqué au collège jésuite de La Flèche. Bachelier puis licencié en droit à Poitiers, il va bientôt s’engager à parcourir le grand livre du monde, parcours qu’il achève à Stockholm où il laisse la vie. Descartes est l’un des trois grands artisans de la Révolution scientifique et culturelle des temps modernes, mais peut-être compte-t-il davantage encore comme mathématicien et comme philosophe, que  comme physicien.

Descartes est d’abord français, le plus grand penseur et savant français du premier XVIIe siècle… ; Mais il a écrit dans les Provinces-Unies et il est mort en Suède. Descartes participe déjà pleinement de cette République des lettres, qui était aussi une république scientifique et qui, mise en difficulté au lendemain des guerres de religion, va renaitre de ses cendres au moment du deuxième XVIIe siècle où seront créées l’Observatoire de Paris et où les Picard et les Cassini donneront des mesures exactes de la Terre, du Royaume de France, de la distance de la Terre à Mars et de la Terre au Soleil. Il est Contemporain de la condamnation de Galilée, c’est donc dans les Provinces-Unies que Descartes a rédigé l’essentiel de son œuvre. Bien que l’obscur et oublié Jean-Baptiste Coffinnal, procureur du Tribunal révolutionnaire, ait proclamé pour envoyer Lavoisier à la guillotine que « la république n’avait pas besoin de savants », il est constant que les savants eux, ont besoin de la République, c'est-à-dire de la paix, de la tolérance, de la liberté de conscience.

La reconnaissance de la tolérance inaugurée par le Religions’vrede de Guillaume le Taciturne, défendu avec constance  par le gouvernement des Régents arminiens, fit des Provinces-Unies du début du XVIIe siècle, le refuge des savants, l’asile de la République des Lettres en liaison avec l’Angleterre, la Suède et le Danemark. L’Université de Leyde à laquelle Descartes s’est inscrit, est à elle seule tout un symbole. Créée par Guillaume Le Taciturne lors de l’Insurrection des Provinces-Unies contre Philippe II, elle magnifie la résistance victorieuse de la ville devant les troupes du Duc d’Albe, et fut d’emblée le refuge de nombreux doctes pourchassés et persécutés ailleurs. Charles de l’Ecluse y installa avec sa tulipe rapportée de Turquie, l’un des premiers jardins botaniques d’Europe. Les Provinces-Unies était donc la première république d’Etat moderne. Au XVIIe siècle, de nombreux dissidents aussi bien catholiques que protestants s’y étaient regroupés pour discuter et accueillir la science moderne, et Beeckmann, Snellius, avaient les mêmes intérêts que Descartes, quelques fussent par ailleurs leur confession ou leurs convictions.

Et la Suède ? La Suède où Descartes va laisser sa vie. La Suède de la Reine Christine qui l’invite  pour des conférences de sciences et philosophie, est celle du grand royaume fortifié par Gustave Adolphe et son Chancelier Oxenstiern. Un grand royaume qui vient de loin. Depuis le Roi Gustave Vasa, qui avait échappé au bain de sang à Stockholm par Christian II contre les Suédois, a soulevé le peuple et la noblesse et  recouvert un royaume indépendant de Suède, le 6 juin 1521 qui est jusqu’aujourd’hui, un jour de fête nationale. Gustave Adolphe devenu Roi à dix-sept-ans, s’approprie l’Ingrie, s’empare de la Livonie et apporte son appui aux protestants pendant la Guerre de Trente-ans, non sans remporter une importante victoire contre les Impériaux, en 1631. A la Bataille de Lützen où il est vainqueur, il y laisse la vie. C’est sa fille Christine, âgée de cinq ans, qui va lui succéder. Au Traité de Westphalie, la Suède est devenue une grande puissance. Elle aura acquis la Pomeranie et divers évêchés.

Le parcours de Descartes l’exilé, a été à bien des égards clandestin, –sa propre devise n’était-elle pas : « larvatus prodeo », (« je m’avance caché ») et sa vie demeure énigmatique… Malgré sa condamnation par Rome, il est demeuré protégé par ses maîtres jésuites (le père Noël, père Dinet) et peut-être fit-il de la grande politique… Ses habitudes de résidences en Hollande, son intérêt pour les filles des grands Princes protestants qu’il avait combattu dans sa jeunesse, sa proximité critique avec le mouvement Rose Croix combattu par Mersenne, son ami, la réserve qu’il a inspiré à Louis XIV au moment de sa mort et l’hostilité que lui ont toujours montré les francs-maçons, refusant à plusieurs reprises que son corps fut porté au Panthéon, laisse penser que Descartes, après s’être rangé dans le camp de la contre-Réforme a eu des engagement politiques où il n’a pas compté que des amis.

C’est essentiellement dans les Provinces-Unies, que Descartes a donc élaboré une œuvre scientifique et philosophique considérable.

D’abord en mathématique où on lui doit, 1° la géométrie algébrique qui est une synthèse de l’arithmétique et de la géométrie, 2° la géométrie analytique qui permet de mieux représenter les courbes, un développement particulièrement utile à la physique où les mathématiques limitées à l’arithmétique et à la géométrie, étaient peu susceptibles de permettre d’étudier le mouvement et les trajectoires en courbes, de même que la vitesse d’accélération, etc… Bientôt, avec Leibniz et Newton, vont apparaitre la dynamique et le calcul infinitésimal. Les efforts de Descartes marquent donc une étape importante dans la mathématique. Ensuite en physique, Descartes reprend l’héliocentrisme, l’idée de géométrisation de l’espace, défendue par Galilée. On lui doit, outre les lois de l’optique, de la réflexion et de la réfraction, dont il partage la paternité avec Snellius, l’énoncé du principe d’inertie, les lois du choc qui seront critiquées par Huygens. Mais son rejet de l’atome, son refus du vide compensé par la représentation des tourbillons, vont périmer sa théorie physique devant les progrès accomplis par Newton. On a répéter après Leibniz, le mot en partie injuste, selon lequel le mécanisme cartésien « n’était qu’un « beau roman de physique ».

C’est la révolution qu’il entreprend en philosophie qui marquera sa postérité. Comme l’avait dit le poète anglais John Donne, tout était détruit, tout était en pièces. Le scepticisme régnait en maitre avec la fameuse formule de Montaigne : « Que sais-je ? ». Il fallait donc reconstruire l’articulation de la foi et de la raison mise à mal par l’opposition entre les textes de l’Ecriture et les nouvelles découvertes scientifiques et il fallait réordonner les rapports de Dieu, du monde, de la nature et de l’homme. La réorganisation philosophique accomplie par Descartes, est absolument magistrale. Il accepte d’abord la nouvelle physique mathématique. Il reconstruit ensuite toute la philosophie à partir de deux conceptions radicales. 1° La philosophie du sujet. Le seul sol solide, le seul fondement de la connaissance est désormais le cogito, le sujet, le « je pense, donc je suis ». Descartes inaugure en philosophie l’idéalisme réflexif qui donne la part à la philosophie du sujet. Un doute hyperbolique s’est posé sur la réalité du monde, que Descartes met en scène dans La fiction du malin génie. Kant dira plus tard que l’existence du monde est un postulat de la raison, qu’on ne connait que des phénomènes, qu’on ne connait pas la chose en soi. La réalité donc faiblit. 2° Le dualisme. Selon lui, l’âme et le corps sont deux substances ontologiquement séparées. L’espace corporel (la rex extensa) n’est plus que l’étendue, et par conséquent il est géométrisable; de son côté l’âme (la res cogitans) n’est que de l’âme. La séparation ontologique des deux substances, l’âme et le corps met fin à la hiérarchie des formes substantielles et s’oppose au finalisme d’Aristote. Les valeurs ne se trouvent que dans le rapport de l’homme à Dieu et dans l’âme c’est la volonté libre qui hiérarchise ses valeurs. 3° Dans sa théologie de la création continue où Dieu a mis en notre âme les idées mathématiques, Descartes garde l’idée d’une réversibilité entre l’essence et la perfection des existences.

Les conséquences de cette philosophie seront multiples et la philosophie cartésienne influence durablement l’idéalisme allemand (Kant, Fichte, Hegel), même s’il faut accepter un prix élevé pour une telle reconstruction. D’abord  le désenchantement du monde et un rapport à la nature où l’homme, selon lui, doit devenir « comme le maitre et le possesseur » Descartes développe la théorie discutée des animaux-machines qui se traduira par une impossibilité pour la théorie mécanique d’étudier la biologie. Ensuite, une inflation du sujet et dans le sujet de la volonté jusqu’à la volonté de puissance, avec une ivresse narcissique du « moi », jusqu’à l’héroïsation du sujet.

La voie moderne inaugurée par Descartes est donc l’une des voies centrales de la modernité, mais elle n’est pas la seule. Pascal, à qui l’on doit la statique des fluides, après de nouvelles expériences concernant le vide (expérience du Puy de Dôme, le 19 septembre 1648, où il montre que la nature n’a pas horreur du vide et met en évidence l’existence de la pesanteur de l’air ou pression), jugera Descartes « inutile et incertain » et Spinoza proposera une autre voie philosophique moderne qui conserve la suprématie de Dieu et de la nature et qui est plus radicale à l’égard du finalisme.

On devrait compléter ce bref tableau de la Révolution scientifique en Europe du Nord, en y ajoutant d’autres noms, tels ceux de Stevïn, Huygens, et surtout en dessinant encore la personnalité et l’œuvre de Leibniz, le grand savant allemand, compétiteur de Newton dans l’élaboration du calcul infinitésimal et lui aussi philosophe, critique de Descartes, mais intéressé par Spinoza, auquel il rendit visite sans s’en vanter,  correspondant des érudits français mauristes et des italiens(Muratori). Mais il est temps de revenir à Newton et d’évoquer comme le fait Voltaire, l’extraordinaire accueil qu’il reçut à Londres avec le développement de la Royal Society qui contraste avec l’amère condamnation de Galilée et l’exil de Descartes.

 

Isaac Newton.

Isaac Newton (1642-1727). Comme Voltaire l’a souligné, il existe une différence capitale entre la place reconnue à Isaac Newton en Angleterre, dans l’Angleterre de la Glorieuse Révolution  et bientôt de la monarchie constitutionnelle, terre des libertés. et les difficultés rencontrées par ses prédécesseurs et d’abord celle de Descartes exilé en Hollande. Newton est mort, célébré par toute sa patrie, il a été enterré à Westminster, après être devenu un grand personnage officiel, directeur de la monnaie. Sa vie n’est pas séparable de ce qu’était devenue l’Angleterre du XVIIe siècle, avec l’apparition de la « Glorieuse Révolution », le pays de la liberté, selon Montesquieu, et de la place faite aux savants dans « l’Invisible collège », noyau originaire de la Royal Society, fondée en 1660.

Né au manoir de Woolsthorpe, dans le Lincolnshire, l’enfant préférait s’amuser à construire de petites machines, clepsydres, cadrans solaires, moulins et ne s’appliquait guère à l’administration ou aux travaux de la ferme. Son oncle l’envoie poursuivre ses études à Grantham, puis à dix-huit-ans, il est envoyé à Trinity College de Cambridge comme étudiant et il est distingué par le mathématicien Isaac Barrow. Il devient bachelier ès arts. Une épidémie de peste étant répandue à Cambridge, il retourne pendant l’année 1565-1566, qui sera fondamentale (Annus mirabilis) chez lui où il s’adonne à des travaux sur la lumière et où se situe le célèbre épisode de la chute de la pomme qui l’incline à réfléchir sur la gravitation.

Newton a systématisé la mécanique classique, en achevant (provisoirement avant Einstein) les découvertes faites par ses prédécesseurs. D’abord en optique

1° L’optique et le télescope.

Pour la première fois, en construisant deux prismes, Newton prouve une explication qui permet d’expliquer l’arc-en-ciel et la composition de la lumière, à savoir que la lumière blanche est un mélange de toutes les couleurs.  Il obtient la chaire de mathématique, occupée aujourd’hui par Stephen Hawkins. Comme Galilée, c’est alors qu’il va devenir célèbre, car cherchant une méthode pour supprimer l’aberration chromatique des lunettes astronomiques, il invente un télescope à miroir qui porte désormais son nom, un télescope compact, décrit immédiatement dans les Philosophical transactions, dont Henry Oldenbourg est secrétaire, qui lui vaut l’admiration de Christian Huygens. Les images de ce télescope sont neuf fois plus grandes qu’avec une lunette quatre fois plus longue. Nommé Fellow de la Royal Society en 1672, il publie alors sa théorie des couleurs. Critiqué par Robert Hooke, Newton renonce alors à publier ses travaux et s’enferme une dizaine d’années à Trinity College, part très importante de ses travaux est consacré  « à la chasse au lion vert », c'est-à-dire à l’alchimie. John Maynard Keynes qui avait acheté une partie des Manuscrits alchimiques, écrit en 1967 : « Les génies sont très particuliers, au XXe siècle, Newton a été considéré comme le plus grand savant de l’époque moderne, comme un rationaliste. Je ne vois pas ainsi. Personne ne le verrait ainsi après avoir examiné ces pages. Newton n’est pas le premier de l’âge du rationalisme, il a été le dernier des magiciens, le dernier des babyloniens, le dernier grand esprit qui ait considéré le monde visible et le monde de la pensée avec les mêmes yeux que ceux qui ont pensé à bâtir la science, il y a environs dix-mille-ans.  Il voulait bercer le système du monde et celui de la divinité ».

2° La théorie de la gravitation. En 1680, deux comètes spectaculaires intriguent les savants. Au mois d’août de l’année 1684, Halley se rend à Cambridge pour soumettre à Newton un problème qu’il ne peut résoudre. Quelle serait la trajectoire de la comète ? Newton lui répond : « Une ellipse, parce que je l’ai calculée ». Newton a rempli le programme qu’il s’était fixé dans « l’année merveilleuse, ». Halley va le presser de publier et l’aider d’ailleurs à le faire, la composition de son œuvre, Philosophiae naturalis principia mathematica, recueil de ses principaux travaux et point d’encrage, y expose les trois lois du mouvement :

1° La loi d’inertie, tout corps persévère dans l’état de repos et de mouvement uniforme en ligne droite dans lequel il se trouve, à moins que quelque force n’agisse sur lui et ne le contresigne à changer d’état.

2° l’action est associée à la variation de la quantité de mouvement, les changements qui arrivent dans les mouvements sont proportionnels à la force motrice et souvent dans la ligne droite dans laquelle cette force est appliquée.

3° La loi de conservation de la quantité de mouvement à toute action, est toujours opposée une réaction égale ou encore, les actions réciproques de corps l’un sur l’autre sont toujours égales et dirigées en sens opposés.

Comment Newton est-il parvenu à ces trois lois ? Par une réflexion sur les conceptions de base de la nouvelle physique. Le concept de masse ou quantité de matière : « La quantité de matière se mesure par la diversité et le volume pris ensemble. Le poids du corps n’existe que dans un lieu donné et varie en fonction de sa distance au centre de la Terre, les corps n’ont plus alors aucune qualité occulte. » Le concept de mouvement. La quantité de mouvement produit de la masse par la vitesse, la force d’inertie. Le concept d’inertie : la différence entre la force imprimée par le choc et la force qui consiste à persévérer dans son être par la loi d’inertie. Tout corps persévère dans l’état de repos ou de mouvement dans lequel il se trouve, à moins que quelque force n’agisse sur lui et ne le contraigne à changer de direction.

Pour la première fois Newton réduit la fracture entre les théories physiques et les mathématiques, en s’appuyant sur les trois lois de Kepler et en étudiant les mouvements rectilignes et circulaires. Il va plus loin pour développer une science dynamique des corps en mouvement, pour expliquer la révolution des planètes et la gravitation, réfléchit au passage du mouvement rectiligne infini au mouvement circulaire qu’il examine à travers les rapports entre la force centrifuge et la force centripète.

Il élabore enfin, après les mathématiciens Cavalieri, Fermat, Pascal, Huygens, qui l’ont précédé,  3° une nouvelle mathématique, la méthode des flux, le calcul différentiel et intégral.

Dans les Philosophiae naturalis, principia matematica, principes mathématiques de la philosophie naturelle, Newton élabore donc une synthèse des théories du monde physique pour accorder les deux théories qui divisaient avant lui les physiciens. Le monde est comparé non par deux éléments, mais par trois. 1° La matière est corpusculaire et divisée en un nombre infini de particules séparées les lunes des autres et isolées, dures et non identiques, une conception venue de Lucrèce et de l’atomisme antique défendu par Gassendi, Roberval et Hooke ; 2° Le mouvement est un état-relation dans l’espace qui transporte les particules dans le vide infini et homogène. 3° l’espace infini, c’est à dire le vide infini est homogène où les corps accomplissent leur mouvement par l’attraction. Autrement dit, les idées du vide et de l’attraction permettent d’articuler la discontinuité de la matière et la continuité de l’espace par l’intermédiaire d’une dynamique mathématique qu’il construit avec le calcul infinitésimal. Des relations identiques lient ensemble des contenus identiques,  un ensemble de lois régit l’univers, la pomme tombe sur le sol comme les planètes tournent autour du Soleil, le phénomène de l’attraction a comme loi le fait que la force diminue en fonction du carré de la distance, mais l’attraction est un simple fait qui révèle l’ordre et l’harmonie.

L’apparition des sciences physiques modernes qu’on appelle souvent la mécanique classique, a donc éclairé et rendu mathématiquement intelligible des données physiques qu’on savait mal comprendre et expliquer auparavant. Au premier rang, bien sûr, le mouvement, discrédité et marginalisé auparavant et par voie de conséquence, toute les forces motrices qui étudient la dynamique mais aussi la nature des corps, les atomes de la matière et leurs attributs, le poids, la force, la gravitation, mais encore, l’espace vide et infini, la lumière, sa réfexion et sa réfraction, et par le prisme, sa composition. Des données nouvelles ont focalisé l’attention de la réflexion : la vitesse, l’accélération, le choc, l’attraction. L’astrophysique mécanique s’est articulée autour des concepts de temps et d’espace absolu, de vide, d’inertie, de mouvement, de monde infini, dont les arcanes sont mathématiques.

A propos de la mécanique classique, deux interrogations fondamentales ont surgi naguère sur l’origine des connaissances nouvelles qu’elle a apportées. Les réponses proposées ont souligné, les unes, (Pierre Duhem) l’importance des expériences et des acquis techniques : le développement des ports, des arsenaux, de la navigation, dans un diagnostic empiriste et positiviste.

Les autres ont misé sur l’impact du développement social de nouvelles forces productives et de l’apparition d’une nouvelle classe de doctes liée à la bourgeoisie.

Il y a une génération déjà, Alexandre a observé que la Pologne de Copernic, le Danemark de Tycho Brahé, voire même la Prague de Rodolphe II, n’étaient nullement des lieux où l’expérience technique et le développement des forces productives étaient plus avancés qu’ailleurs, il a prononcé cette phrase fameuse : « Galilée n’a pas appris son métier des ingénieurs des arsenaux de Venise ; c’est lui qui leur a enseigné le leur ». Newton de son côté, dans une lettre à Nathaniel Hawes du 25 mai 1694 (cité par Richard Westfall), avait affirmé dans le même esprit : « Un mécanicien vulgaire peut mettre en pratique ce qu’on lui a enseigné, mais s’il se trouve dans l’erreur, il ne sait comment la repérer et la corriger, et si vous changez sa route, il ne peut plus avancer, tandis que celui qui est capable de résonner…à propos de la configuration de la force et du mouvement, n’a de repos qu’une fois chaque obstacle surmonté ». La science moderne est donc née d’une transformation conceptuelle et culturelle interne qui ne se réduit ni à la technique ni au développement de la bourgeoise. En revanche, elle n’a pu progresser et s’installer que dans des conditions favorables d’ouverture culturelle au premier rang desquels, la liberté de pensée. C’est la raison pour laquelle elle est liée aux républiques qui l’ont accueillie et élargie, avant de l’institutionnaliser.  Dans ces républiques, après les républiques italiennes, apparaissent les républiques d’Europe du Nord, des républiques pourvues de gouvernements monarchiques ou aristocratiques et quelques fois plus démocratiques, comme les Provinces-Unies, mais des républiques quand même.

Un rééquilibrage s’effectue au XVIIIe siècle dans toute l’Europe, avec le triomphe des Lumières et le développement des Académies. L’exemple de l’Angleterre que Voltaire a consacré avec les Lettres anglaises et son idéal républicain diffusé par les Lumières françaises. Au XVIIe siècle, se mettent en place dans toute l’Europe ce ce que Bernoulli a appelé une « République astronomique » (équivalent de la République des Lettres). La concentration des savoirs et des amateurs des sciences fait apparaitre une liste comprenant Paris (15% des effectifs), Londres (7.4%), Berlin (3%), Saint-Pétersbourg (2.7ù), Stockholm (2%). Les six principales nations scientifiques, si l’on réunit les savants et les amateurs seront donc la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Russie, la Suède et dans une moindre mesure la Hollande, malgré les recueils académiques de Leyde. Mais l’attraction pour l’Europe du Nord se vérifie au XVIIIe siècle, si l’on songe que nos philosophes, Montesquieu, Voltaire, Diderot, ont voyagé en Angleterre, en Prusse et en Russie.

On trouve également des savants à Copenhague, Vienne, Genève, Uppsala, Göttingen et bientôt à Philadelphie et on en trouve encore à Milan, à Rome et à Naples. Cependant, la France qui était très en avance à la fin du XVIIe siècle, c'est-à-dire de la mise en service des Observatoires, va hélas !, perdre peu à peu son avance dans le premier tiers du XVIIIe siècle au profit de l’Angleterre. Un retard sans doute lié au dépérissement de la marine française. Désormais, les travaux cartographiques, hydrographiques, l’astronomie géodésique seront monopolisés par l’Angleterre bientôt relayée par les Allemands.

Une seconde interrogation a concerné le rapport entre la foi et la raison. De nombreux commentateurs (Emile Namer, Pietro Redondi) ont estimé que l’affaire Galilée était de bout en bout une affaire théologico-scientifique, parce que Galilée avait décrété dans sa lettre à Castelli, la séparation des autorités religieuses et scientifiques, écartant ainsi le magistère de l’Eglise romaine dans tout le développement scientifique. Pietro Redondi a même observé que la critique du finalisme (le monde est gradué selon des valeurs et une hiérarchie de la perfection qui implique une réversibilité de l’existence et de l’essence), concernait directement l’eucharistie et la transsubstantiation. Une grande partie des Lumières françaises, réceptrice avec Voltaire, des progrès de la science moderne, a alors estimé qu’il fallait prononcer le divorce définitif de la foi et de la raison et la révocation de la foi. Cependant, force est de convenir que cette séparation n’a nullement été actée par les grands acteurs de la physique que sont Leibniz et Newton, davantage, qu’à Londres comme à Copenhague ou a Stockholm, a continué de régner un puissant mouvement fidéiste qu’on retrouvera plus tard  aux Etats-Unis (In God we trust). Nous partageons donc encore les interrogations de la Révolution scientifique du XVIIIe siècle et son débat philosophique.

Quelle est la via moderna  de l’Europe du Nord ?

L’une des réponses la plus communément adoptée à cette interrogation, surtout par les anglo-saxons, est d’attribuer à « l’Ethique protestante » (Weber) tournée vers la liberté individuelle, la valorisation du travail, la méfiance des dogmes et l’exaltation de l’expérience et de l’expérimentation, des atouts indiscutables dans l’accueil de la Révolution scientifique. C’est la diffusion de ses valeurs qui expliquerait le ralliement ultérieur de la plus grande partie de l’Europe à la Révolution scientifique, au XVIIIe siècle. Mais les choses ne sont, peut-être pas si simples. La France du XVIIe siècle, demeurée catholique, un catholicisme imprégné certes du Jansénisme, a connu avec l’Age classique, un équilibre de la mesure et l’idéal de l’honnête homme, favorable à la science et la modernité. Plus fondamentalement, c’est peut-être l’avance de l’esprit et de l’idéal républicains, présente dans la république des savants et des lettres, instituées dans les nations pionnières de la Baltique qui a favorisé et accueilli le développement scientifique centré sur l’égalité, la liberté, le raisonnement et l’expérimentation.

 

[1] Dans son Traité du ciel, I, 3, XV, Aristote observe : « Dans toute l’étendue du temps écoulé, selon la tradition que les hommes se sont transmise les uns aux autres, aucun changement n’a été constaté, ni dans la totalité la plus extérieure du ciel ni dans aucune de ses parties ».

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