Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

Et si on aimait la France ?

 

Je suppose que dans l’esprit de nos organisateurs, le thème dont nous débattons aujourd’hui « Et si on aimait la France ? » est une réponse peut-être anticipée de la Bergère au mauvais berger. Une déclaration d’amour à la France en riposte à la déclaration de guerre qu’elle vient de recevoir.

 

Daesh, c'est-à-dire l’islamisme djihadiste, vient de nous déclarer la guerre : la guerre à quoi ? La guerre pourquoi ? La guerre aux jeunes gens qui s’attablent sur des terrasses dans les parfums tiédis d’un soir pour partager, à égalité homme et femme, le verre de l’amitié ? La guerre aux musiciens et à la musique dont un Imam obscène prétend qu’elle transforme les hommes en porcs ? La guerre à la tolérance d’un quartier cosmopolite ? La guerre aux civils, femme, enfants, vieillards ? Plus que tout cela, la guerre à la France et aux Français.

 

Qu’y –t-il en effet de si mal pour les islamistes, à être français ? Que visent-ils dans la France, que visent-ils dans Paris ? Cette chose particulière, subtile, précieuse et volatile qui s’appelle le droit au bonheur, le droit à la belle vie. Dans les républiques de cité, les anciens l’appelaient eu zen, la vie bonne, et cette idée a été relégitimée au XVIIIe siècle, en Europe. Tout le monde connait le mot de Saint-Just : « Le bonheur est une idée neuve dans le monde ». Peut-être pas tout à fait neuve à cette époque, mais de toutes les façons, liée indissolublement à la liberté, à l’égalité, à la fraternité, bref, à la république démocratique qui, malgré des impasses, des reculs, des déchirements, plusieurs révolutions, s’est finalement rétablie en France.

 

A ce droit au bonheur fondé sur l’épanouissement des citoyens, la libération des individus, dont les droits sont garantis par la république, par l’Etat de droit républicain, Daesh, les islamistes, opposent le régime hiérarchique de la crainte et de la soumission à la Charia lue dans ses passages les plus problématiques. Pas la confiance, mais la déchéance, pas la liberté, mais l’asservissement, pas l’égalité, mais la subordination au premier rang de laquelle la soumission de la femme à l’homme, pas le bonheur, mais la terreur… Certains nous expliquent que ce mode de vie, parce qu’il fait droit à l’aspiration religieuse indéracinable de l’homme, doit être compris, admis, reconnu.

 

Jamais !, proclame la réaction spontanée de notre peuple et de tous ceux qui le soutiennent. La Marseillaise venue spontanément aux lèvres, chantée par les passants et les élus, le chagrin partagé pour les 129 victimes autour des lieux de leur supplice, les trois couleurs de notre drapeau pavoisant les monuments des capitales du monde, l’opéra de Sydney, le Capitole de Washington, les tours de Pékin, autant de déclarations de soutien et d’amour de la France.

 

« La patrie, c’est ce qu’on aime », avait dit Fustel de Coulanges pour définir notre rapport à la nation. Je ne ferai pas exception et en faisant à mon tour ma déclaration, car oui, j’aime la France, depuis toujours, depuis longtemps, je vais vous dire d’où elle vient et où elle va.

 

D’où elle vient ? Tout naturellement pour moi de ceux qui m’ont mis au monde, Maurice Kriegel-Valrimont, le libérateur de Paris, décédé en 2006, et Paulette Lesouëf de Brévillier, dont Manuel Valls a dit justement qu’elle était l’exemple des femmes de la résistance, lorsqu’elle est morte cette année. Tous les deux m’ont transmis la conscience du caractère exceptionnel de la France : de sa nature, de sa culture fondée sur sa langue, de sa tradition, républicaine démocratique. 

 

Où elle va ? D’abord vers la nature, c’est ce qu’on dit nos géographes, de Cassini jusqu’à vers Vidal de La Blache, nos historiens dont le plus grand Michelet, nos naturalistes, Buffon, Tournefort, Jussieu, Daubenton, qui n’ont cessé de la célébrer. L’hexagone régulier ouvert sur trois mers, soulevés par deux chaines de montagnes récentes et deux massifs anciens, est un résumé de toute la diversité géographique européenne de sa faune et de sa fibre. Autrement dit, en France, il y a d’abord la diversité, celle de la géographie physique, comme celle de la géographie humaine. Un creuset des nations qui se sont rencontrées et mêlées. La diversité en France, c’est notre nature et c’est pourquoi l’unité est un programme, un projet, une volonté qui ne doivent pas faire défaut. Cette nature, célébrée par notre littérature et nos artistes, ce sont quelquefois les étrangers qui l’admirent et la comprennent mieux que nous ne le faisons. Ancien peuple de paysans devenus sur le tard citadins, nous avons tous connu l’histoire d’amour qui nous lie à la terre française et qui explique le nombre phénoménal de résidences secondaires. Les Français ne peuvent pas se passer de la campagne et des jardins, parce qu’ils ne peuvent pas se passer de leur nature.

 

Ensuite, à la culture. Notre culture : une langue de source latine, mais grandie, affirmée, précisée par toutes les influences des diverses nations, celtes, germaniques, ibériques, flamandes, qui se sont rencontrées en la traversant. Elle a visé depuis toujours la perception précisée et partagée, le commerce humain, le discours argumenté. La langue de Racine, de Molière, de Voltaire, de Baudelaire, de Hugo, de Proust, la belle, la magnifique langue française est depuis longtemps un passeport pour l’universel. Toute l’Europe l’a parlé au XVIIIe siècle, parce qu’elle-même parlait pour toute l’Europe, parce qu’elle visait depuis longtemps toute l’Europe, avec l’Italie, la Hollande, l’Angleterre, la Suède, la Russie. La nation française est l’aboutissement (le Finistère) de l’Europe et un espoir d’Europe. Au cœur des sombres années de l’Occupation, Aragon rappelait que les troubadours du XIIe siècle ont inventé l’amour courtois et il a évoqué comment Chrétien de Troyes le premier, avait porté le cycle des légendes arthuriennes (Lancelot, Perceval) aux Anglais, de même que les poètes troubadours ont célébré la naissance du jour avec l’alouette et le rossignol, qu’on retrouve dans Roméo et Juliette. Cet essor du lyrisme poétique et du roman qui a influencé toute la culture européenne, n’a été possible que parce que depuis toujours, à la différence des régimes impériaux qui visaient la conquête et la domination, la France s’est distinguée, voir s’est opposée au nationalisme et à la guerre des nations, car le nationalisme, absolutisation d’un pays débarrassé de sa diversité et de ses immigrés, tel qu’il a été exalté par exemple par le même Maurras qui s’est couché devant Hitler en proclamant sa divine surprise, n’est pas le patriotisme. La nation française, la Grande Nation, comme on le disait au XIXe siècle, ne s’est jamais pris pour un peuple supérieur aux autres et davantage, depuis le grand dessein Henri IV, elle s’est pensée contre tous les empires, comme l’un des petits contre les grands qui devaient s’unir ensemble et proclamer leur égalité républicaine. Sa culture, sa langue ont visé l’universel, comme sa Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, proclamait un droit valable pour toute l’Humanité et où chaque humain est reconnu dans sa liberté et son égalité. On dira plus tard encore au XIXe siècle, sa fraternité.

 

Un débat entre la nation et le nationalisme est intervenu au XIXe siècle et nos historiens, (revenons à Renan et Fustel de Coulanges), ont opposé aux conceptions de la philosophie allemande romantique (Fichte, Mommsen), nationaliste, l’idée que la nation, inscrite dans la finitude, était un plébiscite de tous les jours, fondé sur un contrat, lié à une géographie et à une histoire et une culture commune (un esprit de peuple ou un génie). Ils ont refusé l’idée d’une nation originaire, autochtone, raciale et éternelle et ils ont opposé à la représentation d’une culture organique, la conception d’une construction historique où le droit politique républicain s’était, jour après jour, affermi en combattant les conquêtes impériales.

 

Nous arrivons ici au droit politique et à la culture politique de la France. La belle effigie de Marianne guidant le peuple, avec Gavroche à ses côtés, telle qu’elle a été représentée par Delacroix, symbolise l’orientation démocratique de notre république, son caractère de république démocratique. Bien que la revendication républicaine soit aujourd’hui agitée comme une cloche ou claquée comme par les cymbales par nos dirigeants politiques, elle est demeurée, en raison des engagements essentiellement économiques et sociaux des systèmes de pensée dominants, c'est-à-dire socialistes et libéraux, ou encore de l’hostilité de la Révolution Conservatrice, un parent pauvre de nos objets d’étude. Tous nos représentants proclament les valeurs de la république, mais les connaissent-ils véritablement ? Pour commencer, en parlant des valeurs de la république et non de ses lois ou de ses principes, on  pratique une confusion des langues qui mélange la morale et le droit, l’éthique et la politique. Voilà où le bât blesse. Nous ne pouvons pas défendre la république démocratique si nous ne l’enseignerons pas à tous ceux qui nous rejoignent et que nos principes nous font un devoir d’accueillir, c'est-à-dire aux immigrés avant même qu’ils ne soient tentés par l’effroyable radicalisation de l’islamisme. Qui explique aujourd’hui en effet que la république est le régime où l’on a en vue l’intérêt général et où l’autorité s’exerce par la loi sur des hommes libres et égaux ?  Qui enseigne qu’elle s’oppose radicalement aux régimes despotiques qui eux ont en vue des intérêts privés et où l’autorité s’exerce par la force sur des individus assujettis ?  Qui rappelle qu’on demande à tous les citoyens de respecter les lois consenties par la représentation nationale pour leur reconnaitre en retour la garantie de leurs droits et de leurs valeurs privées ?

 

Je rappelle que la laïcité, c'est-à-dire notre propre définition de la sécularisation du rapport du religieux et du politique, laquelle date de la fin des guerres de religion au XVIe siècle, repose d’abord et avant tout sur la proclamation de la neutralité de l’Etat et de l’espace public à l’égard du phénomène religieux. Des décennies de mauvaise conscience coloniale, de socialisme mal digéré et de tiermondisme appuyé, nous ont fait prendre les djihadistes pour des victimes et les politiques d’inégalité et de soumission en particulier à l’égard des femmes, les sanctions pénales dégradantes et tortionnaires, pour un témoignage valable du multiculturalisme. La laïcité toujours attaquée n’a été défendue que par une minorité et, surtout dans les média, elle n’a été maintenue à bout de bras que par l’effort de quelques-uns, encore trop peu nombreux. Aujourd’hui encore, certains recommandent sans jamais défendre la république (Houellebecq décidemment est un visionnaire) de lâcher tout et d’abandonner notre république et notre laïcité au motif que l’Etat n’existe plus, que la laïcité est incapable de convenir à l’Islam. L’acceptation de la défaite nous enjoint de nous libérer (sic) des droits de l’homme, notamment en matière d’égalité des hommes et des femmes. Certains chantres du libéralisme nous demandent également de limiter la liberté d’expression pour permettre au communautarisme musulman de vivre comme il l’entend.

Il est temps de réaliser un véritable tournant, car deux dangers menacent aujourd’hui la France, en dénaturant l’amour de la France : le nationalisme, c'est-à-dire le repli de la nation qui n’a jamais caractérisé la France, sauf au moment de la Guerre de Cent ans, et l’Islamisme, c'est-à-dire la version contemporaine de l’extrémisme religieux. Non, l’Islam n’est pas un tout. Voyez Fadela Amara et ses amies. Il n’y a qu’un seul moyen de confondre et de combattre les ennemis de notre nation : c’est d’enseigner la géographie, l’histoire, la langue, la culture et le droit politique de la France, non dans la dérision, la crainte, l’abandon, mais dans la fierté et le courage. Sortons donc notre drapeau, notre hymne, sans craindre de dire et de penser que nous voulons que Vive la France.

Blandine Kriegel

Table-ronde au 4ème salon du livre et de la culture maçonniques de Toulouse,

Toulouse,

21 novembre 2015