Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

La République Universelle

 

 

L’idée d’une république universelle assurant la paix pour toutes les nations et triomphant définitivement du despotisme, s’est répandue comme une trainée de poudre au siècle des Lumières.

 

L’abbé de Saint-Pierre, Jean-Jacques Rousseau, Emmanuel Kant, l’ont proposé et résolument défendue. Révoquée en doute au XIXe et au XXe siècle, par le développement des nationalismes et de la Révolution conservatrice, ou décalée vers la représentation d’une Internationale sociale, socialiste et bientôt communiste, on peut se demander si elle garde au XXIe siècle, une crédibilité et une actualité ? Car on peut noter en effet que les organisations nationales qui se sont mises en place, l’ONU, à la suite de la Société des Nations, réunissent sans distinction des régimes républicains et des sociétés qui ne répugnent pas à l’empire ou à l’organisation despotique… Peut-on imaginer que cette idée de République universelle triomphe en s’incarnant un jour dans l’Humanité ?

 

Pour répondre à ces interrogations, au seuil des sombres temps qui s’annoncent derechef, rappelons d’abord brièvement quelle a été cette idée conçue comme une espérance, là comme un but à atteindre, ailleurs encore comme ici, « une idée directrice de la raison ».

 

Notons ici qu’une telle idée vient de loin et qu’on la trouve déjà inscrite dans la tradition biblique chez le prophète Isaïe (I,2) :

 

« Ils briseront leurs épées pour en faire des socs

Et leurs lances pour en faire des serpes

On ne lancera plus l’épée nation contre nation

On n’apprendra plus à faire la guerre »

 

Mais on objectera à juste titre que l’idée d’une paix universelle instaurée quand tous les peuples respecteront la loi de Dieu, n’est pas encore tout à fait l’idée d’une république universelle, ajoutons d’une république laïque universelle. Pour que celle-ci apparaisse, il a fallu d’abord le développement du régime républicain, dans les cités antiques et médiévales et la conviction de leurs philosophes selon laquelle la république était un régime conforme à la nature de l’homme, comme Aristote l’exprime mieux que personne dans La politique. Il a fallu le sentiment avéré que la république vise l’intérêt général, le bien commun et que l’autorité y est exercée par la loi sur des individus libres et égaux, à l’opposé des régimes despotiques où l’on vise l’intérêt privé et où l’autorité s’exerce par la force sur des individus assujettis. Ces républiques, qui furent celles d’Athènes, de Rome, de Florence, d’Hambourg, persuadées de la supériorité de la république sur l’empire ou le despotisme, demeuraient des républiques de cité. Elles ne pouvaient projeter l’idée d’une universalité du régime républicain demeuré enserré dans le territoire étroit d’une ville, l’espace d’une petite nation et qui considérait les étrangers comme des barbares. Les idéalités logiques étaient déjà considérées comme universelles, mais les idéalités politiques devaient encore attendre.

 

C’est la translation de l’idée républicaine à des peuples plus nombreux et sur des territoires plus vastes, unifiés dans un Etat, lequel est pensé depuis le XVIe siècle (Bodin, Les six livres de la république) comme un Etat républicain, bref, c’est l’apparition des républiques d’Etat modernes dans les Provinces-Unies, en Angleterre et plus tard, aux Etats-Unis et en France, qui dessinent en creux l’espace d’expansion de l’idée républicaine. Une expansion européenne pour commencer.

 

Sous les gouvernements monarchiques, l’idée d’une république s’installe d’abord chez ceux qui la défendent comme république des Lettres ou république des Sciences : « La république des Lettres est un pays de liberté où chacun veut avoir le droit de bourgeoisie » (Mabillon). Dans un livre passionnant consacré à la république des Lettres, Marc Fumaroli a bien analysé l’essaimage de cette république à partir des lettres humanistes de Pétrarque à Erasme, jusqu’à notre Age classique par le retour aux humanités gréco-latines et qui se déploie, autour d’un christianisme romain rénové. Pour ma part, je suis convaincue en effet, que l’une de ses sources en effet, n’est autre que le thème central de l’Arcadie que l’on retrouve à Naples chez Jacopo Sannazzaro, un poème mêlé de prose, consacré à la paix qui s’oppose à la poésie de la guerre de la chanson de Roland à l’heure de l’horreur ou de l’épuisement que provoquent déjà les guerres d’Italie. En Angleterre, chez Philip Sydney et bientôt chez les peintres comme Poussin, on y célèbre la vie paisible des bergers d’Arcadie, retour à la vie patriarcale, aux nymphes, aux jardins, à la tradition bucolique latine de Virgile et de Théocrite, une vie accordée à la nature qui triomphe de la guerre et de la mort. Cette conception républicaine a trouvé une expression triomphale dans les jardins de la Renaissance et de l’Age classique, dont le guide européen a été Le songe de Poliphile, de Colonna.

 

Mais le courant républicain dans la société civile a connu également d’autres points d’appui au moment des guerres de religion, celui des Réformés issus de l’humanisme melanchthonien, celui de la république des sciences qui rassemble les partisans de la physique galiléenne au sortir de la magie de la Renaissance et enfin, celui du parti des Politiques qui regroupe les modérés de toutes les religions. Ces courants puissants ne se limitent plus à l’otium cum dignitate, à la lecture des litteraria, à l’échange épistolaire ou à la rédaction des vies exemplaires, voire à l’archéologie, ils entrent sur et frappent la scène du monde, apportant de grands changements, remportant de grandes victoires. C’est d’eux en effet, que sont issus la révolution des sciences, la philosophie politique moderne, et surtout les premières républiques d’Etat, les premières républiques modernes.

 

Bientôt, tous ces courants s’organiseront au XVIe siècle, dans le Rose-Croix, dans l’Invisible société pour donner naissance à la Franc-maçonnerie écossaise au XVIIe siècle, cette Franc-maçonnerie qui rayonnera dans la société civile du XVIIIe siècle.

 

Leurs animateurs méritent d’être mieux connus, que je veux en dire quelques mots. Pour beaucoup, il s’agit de penseurs ou, comme le disent mieux les Anglais, de scholars. Au premier rang desquels Charles Du Moulin, Hubert Languet, Philippe Duplessis-Mornay, François Baudoin, François Hotman, Théodore de Bèze, Jean Bodin, Jacques-Auguste de Thou, dans un ensemble divisé, où à tout le moins nuancé. Ces clercs laïcisés, dont une majorité est liée aux Evangéliques, sont pour beaucoup, profondément influencés par l’humanismes ou par la part humaniste de la Réforme, telle qu’elle s’est incarnée dans la doctrine en la personne de Philippe Melanchthon. Comme l’a souligné très justement Béatrice Nicollier de Weck à propos de Hubert Languet, on voit apparaitre, « au gré de la correspondance de Languet, un important réseau politique et humaniste à travers l’Europe du Nord du second XVIe siècle, où s’est dégagée une sorte de République des Lettres (avant la lettre). (Gaspard Peucer, le naturaliste français, Charles de L’Ecluse, le botaniste, Thomas Gordon, Camerarius et Robert Beale, le beau-frère de Walsingham qui sera ambassadeur d’Elizabeth Ier en Allemagne dans les années 1560)…

 

Ensuite, on remarque des juristes, émules et acteurs du Mos Gallicus, professeurs de l’Ecole de Bourges, tels François Hotman et François Baudoin. Animés, selon le mot de Donald Kelley, (« d’un antiromanisme rabbique ». Baudoin et Hotman ont constitué après Alciat, Cujas, Le Duaren et Dbonau, le noyau du Mos Gallicus, de l’Ecole de Bourges) qui a combattu vigoureusement la réception et l’interprétation du droit romain impérial pour s’engager dans la construction d’un nouveau droit politique, celui-là même qui éclate dans la rédaction des grands textes des années 1573-1574, un droit profondément hostile au droit impérial.

 

Enfin, dans la galaxie mouvante des Politiques, le parti des modérés de toutes les religions, on trouve des diplomates et agents diplomatiques, (comme Guy du Faur de Pibrac, Jean de Vulcos, ambassadeur de France, Arnaud Ferrier, ambassadeur de France au Danemark, Pomponne de Bellièvre, Salignac de la Mothe Fénelon, Charles de l’Ecluze, Jacques-Auguste de Thou), réuni à un noyau proprement protestant. Le courant le plus ouvert de la Réforme s’inscrit à la fois comme héritier du courant humaniste et s’ouvre au courant politique. Dès le début du XVIe siècle, Jean Luis Vivès avait rédigé le, De concordia et discordia, 1517, et Erasme, la Querella pacis, en 1529. Le parti des Politiques, conduit par Michel de l’Hospital, s’y engouffrera avec un Etienne Pasquier, et à l’étranger, un Lazar de Schwendi, le conseiller « libéral » de l’Empereur Maximilien, et l’appui d’Hubert Languet. Ces hommes, de la Paix d’Augsbourg (1555), à l’Edit d’Amboise (1563), dans l’Empire comme en France, ont posé des jalons pour établir au-delà de l’unité confessionnelle que Philippe II voulait imposer par la force la diversité religieuse. (Malgré l’échec du Colloque de Poissy en France, les multiples colloques de Breda, de Worms, de Cologne, dans l’Empire. Une série de paix partielle avait déjà été enregistrée pour freiner le déchainement des guerres de religion tout au long du siècle depuis la paix de Capèle, en 1531, la Paix d’Augsbourg, en 1555, l’Edit d’Amboise, en 1563, les dispositions polonaises, en 1573, la Paix de religion aux Pays-Bas, en 1576, précèdent toutes le fameux Edit de Nantes, en 1598). S’imposait peu à peu la vanité d’une paix imposée par la christianitas et de la nécessité à faire appel à la force de l’Etat. La paix de religion ne devait pas être seulement une paix spirituelle, elle devait devenir séculière et politique et l’Etat devait imposer sa puissance juridique de liberté à tous.

 

Cette orientation politique explique la participation de tous ces scholars à la rédaction des textes fondateurs du droit politique de la première république d’Etat des Provinces-Unies. L’Apologie et La Justification de Guillaume le Taciturne, la Pacification de Gand, la Déclaration de déchéance de Philippe II qui est le véritable prologue à Déclaration d’Indépendance. Parallèlement, on doit à Hubert Languet et à Philippe Duplessis-Mornay, à côté du grand livre républicain du XVIe siècle de Bodin, Les six livres de la république, un autre ouvrage fondamental, Vindiciae contra tyrannos qui défend pour la première fois une république gouvernée démocratiquement et qui remplace la fameuse formule monarchique : « le roi ne meurt jamais », par la formule démocratique : « le peuple ne meurt jamais », mais qui développe aussi la théorie du pacte social fondée sur l’alliance biblique promise à un grand développement dans la pensée politique moderne et le droit de résistance dans le cas d’un gouvernement qui ne respecte pas la loi.

 

L’aboutissement du parti des Politiques est le grand Dessein d’Henri IV, d’établissement d’une république européenne. Le Grand Dessein d’Henri IV est exposé par Sully dans les mémoires rédigées après la mort du roi. André Puharré, qui propose de nommer le Grand dessein, « Grand dessein d’Henri IV et de Sully », la valeur du Grand Dessein en histoire, l’expression incontestable de l’idée née en France d’une république européenne au temps de la genèse de la République des Provinces-Unies. Agrippa d’Aubigné rajoute ce mémoire au troisième volume de son Histoire Universelle.

 

De quoi s’agit-il ? De prendre en compte l’évolution définitive de la chrétienté, désormais divisée en trois religions : romaine (catholique), protestante (luthérienne), et réformée (calviniste), pour lesquelles il s’agit d’établir « la subsistance pacifique », en créant une configuration de diverses « dominations » (dans lesquelles ne rentrent ni la Russie, ni la Turquie). L’objectif est de rétablir la paix de religion, qui était le but de Guillaume d’Orange dans les Provinces. Il faut également sur le modèle de la Paix d’Augsbourg, réserver les modalités aux Princes.

 

Pour mettre fin à la division inexpiable de l’Europe entre deux factions, le projet imagine alors la réorganisation d’une Confédération dont la dernière version est bien celle d’une république européenne.

Les quinze dominations nouvelles comprennent la Papauté, l’Empire, la Hongrie, la Bohème, Venise (qui devraient conserver leur forme élective), la France, l’Espagne, la Grande-Bretagne, le Danemark, la Suède et la Norvège, la Lombardie (des monarchies ou des principautés héréditaires), et enfin, des républiques, mises sur le même plan que les royaumes et les principautés, les républiques de Suisse, de Belgique, d’Italie. Cette construction essentiellement anti-impériale est dirigée contre la Maison d’Autriche, qui devra être démembrée et réduite à l’Espagne. Dans la mise en pièce de l’Empire d’Autriche, la Hongrie, la Pologne, la Bohème, affirmeront ou renforceront leur indépendance. De même, le Danemark, la Norvège, la Suède, la Lombardie, la République Helvétique, la république italienne du centre et du nord. La dernière, mais non la moindre de ces nouvelles républiques est évidemment la république Belge des dix-sept Provinces, imaginées elles aussi finalement réunies, malgré les deux arrêts d’Arras et d’Utrecht.

Confédéré sur le modèle du « Conseil des Amphictyons », ils instituent des instances permanentes, un Conseil des l’Europe et de Conseils particuliers – des commissions – (Jean Monnet et Robert Schumann sauront se souvenir du nom de ces institutions plus tard) pour développer une politique commandée par de nouveaux principes (10). D’abord le principe de la nation – nous dirions aujourd’hui le principe des nationalité – joue ici un rôle de premier ordre et sa définition est clairement associée à la particularité linguistique. Un principe d’égalité : « rendre tous les quinze grands potentats de l’Europe chrétienne à peu près d’une même égalité de puissance, royaume, richesse, étendue et domination ». C’est le fameux « équilibre européen » qui ne va s’imposer réellement dans la politique des puissances européennes qu’à la fin du XVIIe siècle et au XVIIIe siècle. Enfin, le principe de bannissement de la guerre d’agression et de conquête qui ouvre l’accès à l’Etat de droit sur le plan européen et au rôle nouveau du diplomate qui brûle la politesse au lansquenet. Bref, « un certain esprit de la république universelle en Europe » qui va continuer de prospérer d’abord dans la République des Lettres, avant de repartir plusieurs siècles après comme projet politique viable. Au XVIIIe siècle, les projets de paix perpétuelle de l’Abbé de Saint-Pierre (1713-1728) et de son illustre commentateur, Jean Jacques Rousseau qui, l’un et l’autre, se réfèrent à ce Grand dessein (1761). Kant les prolongera dans son opuscule sur la paix perpétuelle.

 

L’Abbé se Saint-Pierre.

 

L’Abbé de Saint-Pierre publie le projet de Paix perpétuelle en 1713, l’année même de la paix d’Utrecht qui met fin à la guerre de succession d’Espagne. Son projet « de proposer les moyens de rendre la paix perpétuelle entre les Etats chrétiens », il est « touché sensiblement de tous les maux que la guerre cause aux souverains d’Europe et à leurs sujets » et il veut trouver « les sources du mal » et « les moyens praticables pour terminer sans guerre tous les différents futurs ». Selon lui, les promesses et les traités ont montré leur insuffisance à établir une sureté suffisante et l’équilibre des puissances, en particulier celles de la Maison de France et de la Maison d’Autriche qui dominent la politique extérieure de l’Europe au XVIIIe siècle. Il propose alors de former un traité d’union perpétuelle entre dix-huit souverains chrétiens (la France, l’Espagne, l’Angleterre, la Hollande, la Suisse, Florence, Gène, les états du Pape, Venise, la Savoie, la Loraine, le Danemark, l’Empereur, la Pologne, la Suède, la Moscovie). Deux exemples en appuient la praticabilité : le modèle germanique de la Diète et le dessein d’Henri le Grand ; l’argument majeur avancé par l’Abbé est celui de la sureté suffisante qu’un tel projet assurera, parce qu’il s’agira d’affaiblir le plus fort et de fortifier le plus faible, bref, de rétablir un véritable équilibre. L’Abbé de Saint-Pierre envisage d’abord d’étendre son idée au monde, de l’Asie à l’Afrique, mais finalement se rétracte pour la limiter au seul continent européen.

 

Pour empêcher la guerre, il faut, dit-il, une société permanente suffisamment puissante, avec un corps européen capable de réunir un force armée et d’établir un commerce général. Les ligues et les traités restent instables quand il s’agit de prévenir les guerres civiles. Il faut donc, explique l’Abbé, une union permanente et bref, la création d’une Société Européenne (qui anticipe largement la Société des Nations). Une Société Européenne qui aura pour avantage de diminuer les dépenses militaires mutuelles, en augmentant la sureté personnelle de tous, de perfectionner le règlement des lois intérieures, de trouver de nouveaux alliés qui contribueront avec les nations partie-prenantes à l’entretien de cette société. Les conflits seront dès lors réglés par la médiation… S’agit-il ici de la république européenne ? Pas tout à fait.

 

Rousseau.

 

Rousseau s’intéresse à son tour à l’Abbé de Saint-Pierre et notamment de projet de paix perpétuelle qui n’est possible – dit-il c- que « par une forme de gouvernement confédératif qui, unissant les peuples par des liens semblable à ceux qui unissent les individus, soumette également les uns et les autres à l’autorité des lois »[1]. Cette union a déjà existé sous les anciens, estime Rousseau et il cite avec son vocabulaire étincelant : « les « Amphictions » et la ligue des Achéens chez les Grecs, les lucumonies, chez les Etrusques, les Féries, chez les latins, les cités (sic) chez les Gaulois, la Ligue Helvétique et les Etats-Généraux chez les Modernes. Pour l’heure, la paix perpétuelle ne concerne que l’Europe et l’équilibre européen. Le point de départ de son projet est aussi de son aveu même, le Grand Dessein d’Henri IV. Le fait d’avoir rappelé que ce projet est né au moment où : « l’effroi de la puissance espagnole tenait encore l’Europe en respect et où chacun attendait du temps et des circonstances le moyen de briser ses fers, Henri IV forma le plan de la république chrétienne et se prépara à l’exécuter dans l’espoir d’abaisser un ennemi redoutable. Le profond secret qu’il garda toute sa vie « jusqu’au moment de l’exécution était aussi essentiel, disait-il, dans une si grande affaire, il parait que quoiqu’il ait mis la plus grande partie de l’Europe dans son parti, et qu’il fut ligué avec les plus puissants potentats, il n’eut jamais qu’un seul confident, son ministre Sully.

 

L’argumentation de Rousseau est particulièrement saisissante. L’unité civile de l’Europe est incontestable, explique-t-il, car ce qui la différencie des autres peuples d’Asie ou d’Amérique tient à l’Empire romain, à la religion chrétienne, à la petitesse et à la multiplicité des Etats. Mais, ajoute-t-il, l’état de guerre persiste entre les puissances, de même que l’absence d’un droit public unifié, ainsi que dure la diversité des régimes politiques. Tout cela empêche une véritable paix, une véritable unité et la constitution d’une véritable république européenne. Que faudrait-il pour qu’elle existât ? Une confédération générale, un tribunal judiciaire, des lois communes, un contrat d’alliance, et un gouvernement européen par une assemblée, la Diète européenne, une armée de la confédération, une disparition des frontières intérieures.

 

Ce projet, il l’imagine autour de dix-neuf puissances qui se réuniront, chacune ayant voix égale, il y aura dix-neuf voix dans la Diète : l’Empereur des Romains, l’Empereur de Russie,  le Roi de France, le roi d’Angleterre, Les Etats-Généraux, le Roi du Danemark, la Suède, La Pologne, le roi du Portugal,  le Souverain de Rome, le Roi de Prusse, l’Electeur de Bavière et ses co-associés, l’Electeur Palatin et ses co-associés, les Suisses et leurs co-associés, les Electeurs Ecclésiastiques et leurs Associés, la République de Venise et ses co-associés, le Roi de Sardaigne.

 

Kant.

 

Kant à son tour dans plusieurs ouvrages, (Idée pour une histoire au point de vue cosmopolitique, Projet de paix perpétuelle, Section du droit dans la métaphysique du mœurs), se tourne vers l’idée de république universelle. Ses réflexions apparaissent comme une rectification non négligeable du point de vue de Rousseau et de Saint-Pierre, que Kant commence par citer favorablement : « si enthousiaste que puisse paraitre cette idée (de république universelle) et quoi qu’elle ait prêté à rire chez un Abbé Saint-Pierre et un Rousseau (peut-être parce qu’ils en croyaient la réalisation trop proche), c’est pourtant l’issue inévitable de la détresse où les hommes se plongent mutuellement » (Idées, Proposition VII). Mais c’est pour mieux les rectifier et infléchir sensiblement leurs raisonnements.

 

Kant affirme un républicanisme beaucoup plus net, en même temps qu’un irénisme moins confiant et plus limité. Il estime que la république universelle ne peut advenir si on ne reconnait d’abord la double valence de la nature humaine tournée autant vers ses intérêts que vers la recherche de la moralité. (On sait qu’il y a pour Kant deux mondes : celui de la Raison pure et celui de la Raison pratique.)

 

Dans son premier opuscule, Idée pour une histoire au point de vue cosmopolitique, Kant aborde à travers la Ve Proposition, la perspective de l’établissement d’une république universelle qu’il énonce franchement et directement : « Le plus grand problème pour l’espèce humaine, celui que la nature contraint l’homme à résoudre, est l’établissement d’une société civile administrant le droit universellement ». Ce problème, ajoute-t-il, est le plus difficile et aussi celui que l’esprit humain résout le plus tard, puisqu’il est lié directement à l’établissement d’une république mondiale et à « contraindre les Etas, quelques difficultés qu’ils aient à l’admettre, à une résolution rigoureusement semblable à celle que l’homme sauvage avait été contraint de prendre d’aussi mauvais gré, de renoncer à sa liberté brutale et de chercher la sécurité dans une constitution réglée par la loi ».

 

La chose, a-t-il montré, quelques propositions auparavant, est d’autant plus difficile que l’homme lui-même est un problème. On ne pourra pas reprocher à Kant d’exalter le « bon sauvage », puisqu’à l’opposé, il ne cesse de souligner les contradictions de la nature humaine. L’homme est un animal démuni d’instincts et de moyens propres, il est dépourvu des cornes du taureau, des griffes du lion, des crocs du chien et il n’a trouvé qu’une manière de s’élever, par le travail et la culture. Lié à son espèce, il est marqué par une « insociable sociabilité », il veut la concorde mais poussé par la nature de ses instincts, s’engage dans la discorde. Il est marqué par l’imperfection et le mal, le bois dont il est fait est si tordu qu’il a besoin d’un maitre et d’un dressage. C’est pourquoi le penseur de Königsberg estime que la téléologie de la nature, a engagé l’humanité par la multiplicité des guerres, à se répandre et à se distribuer sur toute la surface de la terre et nous a, dans un premier temps, conduit à un équilibre des forces qui a été en quelque sorte « pathologiquement extorqué ».

 

Dans cet état et dans cette attente, l’idée d’un droit cosmopolitique et d’une république universelle ne peuvent surgir que comme idées de la raison, idées directrices qui peuvent donner un sens à l’histoire humaine ; la république universelle où la constitution règlera aussi bien la politique extérieure que la politique intérieure, constitue un destin engagé par la nature et un dessein de la partie morale de notre nature humaine. Ceci explique, dit encore Kant dans la IXe Proposition, l’importance que revêt à nos yeux l’importance de la cité grecque. Alors que nous avons oublié les évènements qui ont marqué tant d’autres peuples, nous continuons de nous passionner pour l’histoire grecque, parce que là commence l’historien de la république. Et Kant d’ajouter en citant Hume : « la première page de Thucydide est le seul commencement de toute véritable histoire ». Selon lui en effet, la république universelle est la finalité de l’histoire de l’espèce humaine…

En rupture avec l’idée uniforme de progrès qui a régné chez beaucoup de philosophes du XVIIe siècle, il ajoute : « nous n’y sommes absolument pas rendus ». Dans Le projet de paix perpétuelle édité en 1796, Kant développe un propos plus pessimiste. Il remarque que nous ne sommes plus au XVIe siècle et qu’en Allemagne comme en France, les philosophes sont passés à l’opposition, que la république des Lettres affronte la république tout court et qu’il ne faut pas plus faire de crédit aux politiques que les politiques ne font de crédit aux philosophes : « La politique pratique, a coutume de témoigner aux faiseurs de théories autant de dédain, qu’il a de complaisance pour lui-même. A ses yeux, ce dernier n’est qu’un pédant d’école, un jouer insignifiant, voilà l’usage… »[2]. Après avoir rappelé que la réalité contemporaine du XVIIIe siècle est marquée par l’existence d’une multiplicité d’Etats, il souligne dans un républicanisme affirmé, la supériorité de la constitution civile républicaine : « La seule constitution qui découle du pacte et fonde toute bonne législation d’un peuple est la constitution républicaine et on ne peut faire advenir la paix perpétuelle que si tous les peuples se dotent d’une telle constitution ». Car dans un régime où les sujets ne sont pas citoyens de l’Etat, dit-il, rien n’est plus facile que de déclarer la guerre, donc seule une fédération d’Etat libre qui ont librement consentis à s’unir, sont à même d’établir la paix.

 

Comme il l’ajoute dans la deuxième section du droit de La métaphysique des mœurs, pour l’heure, tous les peuples n’ont pas de constitution républicaine. Dès lors, le doit des gens qui s’établit entre les républiques et les régimes despotiques demeurent à l’état de nature et les rapports entre Etats, restent des états de guerres fondés non sur la loi, mais sur la force : « Les Etats considérés dans leurs rapports ultérieurs, sont par nature dans un Etat non juridique, ceci est un état de guerre ». Le droit des gens qui traite les rapports entre Etats organisés par les traités constitue un progrès certain, mais il n’est pas un droit cosmopolitique qui régit la communauté pacifique de tous les peuples.

 

Cette situation (qui est encore la nôtre), mine de l’intérieur l’idée républicaine en faisant renaitre la légitimité de l’idée du règlement des conflits par la force, plutôt que par la loi. Kant ajoute que tant que subsistera ces rapports de force entre Etats despotiques et Etats républicains, la guerre menacera. Elle ne pourra cesser qu’en faisant advenir la paix perpétuelle, qu’avec la constitution d’une république universelle. Nous n’y sommes pas, même si le progrès des Lumières doit nous incliner à un certain optimisme. Mais le malheur, souligne encore Kant, d’un état du monde où les républiques sont obligées de coexister avec des régimes despotiques, c’est qu’en retour ils les affaiblissent de l’intérieur. N’est-ce pas ce qui s’est passé avec la coexistence au sein même de la IIIe République, de la république avec l’installation d’un empire colonial ?

 

Voilà donc comment la république universelle a été imaginée. Elle porte déjà en son sein les idées que nous connaissons aujourd’hui, celle de la société des nations, celle de l’ONU, celle de l’Union Européenne. Au XIXe siècle, l’espoir d’une république élargie qui sera relayée par des hommes comme Victor Hugo, persuadés par exemple, l’institution des Etats-Unis d’Europe, comme il les appellera.

 

Aussi bien, une telle idée demeure-t-elle crédible aujourd’hui ?

 

Comment ne pas reconnaitre que le plus convaincant, puisque le plus réaliste, des penseurs des Lumières, a incontestablement été Emmanuel Kant ? Comment ne pas voir dans la situation des rapports internationaux qu’il évoque, une situation qui est encore aujourd’hui la nôtre ?

 

Si l’on rappelle quels sont les principes de l’ONU, 1° maintenir la paix dans le monde ; 2° développer des relations amicales entre les nations ; 3° aider les nations à travailler ensemble pour aider les pauvres à avancer, faire reculer la faim, la maladie et l’analphabétisme ; 4° encourager chacun à respecter les droits et les libertés d’autrui. (Il s’agit davantage d’un droit à la diversité, pas tout à fait d’un droit républicain, même si le préambule de la Charte des Nations Unies proclame sa foi : « dans les droits fondamentaux des hommes, dans la dignité et la valeur de la personne humaine, dans les qualités des droits des hommes et des femmes, ainsi que l’égalité des droits des nations grandes et petites ».) 

 

 

Malgré en effet la Déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen, malgré le messianisme précoce, l’optimisme d’un Fukuyama croyant à la fin de l’histoire, nous sommes loin aujourd’hui de la reconnaissance par toute l’humanité de la supériorité de la constitution républicaine sur les régimes despotiques. Certains pays ont ainsi substitué à la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Déclaration des droits de Dieu et d’autres ont récusé les idéalités politiques républicaines comme occidentales. Davantage, de notre côté, au XIXe et au XXe siècles, nous nous sommes tournés et nous avons été entrainés par d’autres priorités : celles des lois du marché proposées par le Libéralisme, celles du développement social promis par la Révolution sociale, celles de l’affirmation des nationalismes portées par la Révolutions conservatrice. Elles ont sans doute leur utilité, mais nous devons nous aussi reconnaitre que nous les républicains, tant que nous ne nous intéresserons pas au droit politique des républiques, et non plus seulement à l’économie au social ou au national, tant que nous continuerons d’ignorer que la république est autre chose que l’économie ou la révolution, nous aurons bien peu de chance de la faire progresser.

 

Il existe aujourd’hui un relatif équilibre des forces préjudiciables à la guerre, un équilibre pathologique, comme l’aurait dit Emmanuel Kant, mais si nous voulons aller plus loin et développer les unions républicaines sans laquelle il n’y aura pas de solidarité des peuples,  voies vers la république universelle, il faut nous intéresser enfin à l’histoire véritable du droit politique républicain.

 

 

 

 

 

Blandine Kriegel

le 8 avril 2017

Grand Orient de France, Paris

 

 

[1] Pléiade, Tome IV, p. 64.

[2] Projet de paix perpétuelle, Pléiade III, p. 333