Blandine Kriegel Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités
Blandine Kriegel             Philosophe - Ecrivain - Professeur des Universités

Actualités

Maurice

 

« Mon père, ce héros au sourire si doux ». Ainsi Victor Hugo parlait du général Hugo, son père… Et nous de même quand, « après la bataille », grâce à la mémoire de la république, au premier rang de laquelle Anne Hidalgo, notre Maire, a qui a toute notre gratitude et dans ce square, auquel le Conseil de Paris, unanime, a donné naguère son nom, nous l’honorons pour que le souvenir de son action soit gardé et transmis.

 

Sa vie jalonnée d’épreuves surmontées toutes les unes après les autres, s’est tissée autour d’un fil rouge : la rencontre entre son amour de sa justice, biblique dans son fondement et son idéal de bravoure et de générosité noué par un constant souci des autres et d’abord des plus démunis, celui que la noblesse chevaleresque avait défendu sous le nom d’ « esprit de service ». Ce fut la ferveur partagée de Maurice et de notre mère, Paulette Lesouëf de Brévillier, au long de toute leur longue vie commune de soixante-dix années, jalonnées par l’histoire.

 

Le brillant étudiant en droit de l’Université de Strasbourg, lauréat de sa faculté, comprend mieux et plus vite que d’autres le danger du nazisme qui gronde à la porte d’Alsace, lorsqu’avec son frère André, ils vont déloger une troupe nazie au théâtre de Strasbourg. Bientôt, Maurice s’allie à l’extraordinaire élan du Front Populaire pour l’amélioration du  sort des travailleurs avant de s’engager dans la Résistance à Libération Sud.

 

La Résistance, je veux le dire à nos enfants, comme nos parents nous l’ont transmis : c’était en ce temps d’effondrement d’une partie des élites politiques et intellectuelles où Vichy, Céline et Rebatet faisaient la haie du déshonneur autour des wagons plombés pour envoyer dans les camps de concentration, des hommes, des femmes, des enfants, au motif qu’ils étaient juifs ou pour seule raison qu’ils étaient patriotes, la Résistance, c’était la France resserrée dans une classe d’âge levée, la Résistance, c’était la France redressée de toutes les professions et de toutes les confessions dans un parcours qui a uni avec le Général de Gaulle, Gabriel Péri et d’Estienne d’Orves, des préfets et des métallos et bientôt pour la libération de Paris, Jean de Vogüé, Pierre Villon et Maurice Kriegel Valrimont. Pour Maurice, le combat aurait pu s’arrêter en 1943, lorsque l’essentiel de la direction de Libération Sud, Aubrac, Ravanel, Morin-Forestier et lui-même, fut tombé à Lyon dans une souricière tendue  par la Gestapo de Barbie. Sans la sensationnelle évasion organisée par Lucie Aubrac et ma mère, avec l’appui de son jeune frère Arthur, alors étudiant en médecine, Maurice, David et les autres. Ici, il faut se souvenir que la Résistance fut aussi celle des femmes, celle des couples partageant le même combat pour la libération de la France, Raymond et Lucie Aubrac, Henri Freney et Bertie Albrecht, le général Méric et Marie-Madeleine Fourcade, Pierre Villon et Marie-Claude Vaillant-Couturier, Laurent et Danièle Casanova. Une histoire où la part des femmes fut glorieuse, qui reste à écrire.

 

Rendu à l’action, Maurice Kriegel-Valrimont va donner toute sa mesure à la tête de l’Action ouvrière, puis de l’Action militaire, dans Libération Sud et très vite dans les MUR, des mouvements unis de résistance (Libération Sud, Combat et Franc-tireur). Il dirige l’action des corps francs dans la libération de la zone sud, c'est-à-dire des principaux maquis dans l’été 1943, ainsi que de très nombreux noyaux clandestins des principales villes d’Ile-de-France.

 

Au début de 1944, le Conseil National de la Résistance qui regroupe désormais les FFI et les FTP, décide de constituer pour organiser la libération de tout le territoire, le comité d’action militaire (COMAC). Maurice y représente les MUR, Pierre Villon, les FTP et Jean de Vogüé, les mouvements clandestins de la zone nord. En juin 1944, ils sont à Paris pour organiser l’insurrection parisienne. Ce fut là, en ces jours de fièvre précédant la joie, la contribution essentielle de Maurice à l’histoire de France. Cette page, la Libération de Paris, la révolte populaire, indépendante, Paris libéré par lui-même, comme le dira bientôt le Ggénéral de Gaulle, fut le point d’orgue de la libération du territoire et du redressement français. Certains n’y ont vu qu’un symbole dans une guerre déjà gagnée à l’Est et à l’Ouest par les alliés. Mais quel symbole, si symbole il y eut en effet, car il repose – comment l’oublier ? – sur le sacrifice de plusieurs centaines de combattants FFI, unis aux soldats de la 2e DB du général Leclerc, dont le détachement d’avant-garde, chère Anne Hidalgo, était entièrement composé de vétérans républicains espagnols de la guerre d’Espagne. Ces symboles qui donnent leur force matérielle aux grands moments de notre vie commune, le serment du Jeu de Paume, la Canonnade de Valmy, la Charge du général Foy à Waterloo, la Libération de Paris, synthèse extraordinaire des insurrections républicaines du XIX e siècle pour la renaissance de la république. De ces grandes journées de libération, de ce grand sacrifice de ce peuple parisien, Maurice Kriegel-Valrimont fut le premier organisateur, le chef d’orchestre, dès son entrée dans la préfecture de police, à la tête de l’état-major de l’insurrection, commandée sur le terrain par Henri Rol-Tanguy. Son épouse, Cécile Rol-Tanguy et Roger Lesouëf, étaient les agents de liaison. Il  est bientôt rejoint par ce chef extraordinaire que fut Leclerc, bousculant même ses alliés pour seconder les combattants français parisiens en prenant la mesure de ce qu’ils avait accompli pour réussir avec eux la réédition de Von Choltitz. Tandis que de Gaulle, d’abord exaspéré par l’indépendance d’esprit et d’action du COMAC, mesure de cet extraordinaire sursaut de l’indépendance de la capitale qui symbolisait celui de la nation.

 

Vivre à une telle intensité, à la tête des journées parisiennes qui symbolisaient notre libération et qui ont jalonnées les étages de notre liberté et donné sa véritable place dans l’histoire à la France, vivre cela à l’âge de trente-ans, aurait suffi à remplir la vie entière d’un individu.

 

Pourtant, la seconde partie de la vie de Maurice ne sera pas moins exemplaire et féconde. Elle s’est déployée dans l’action politique et intellectuelle sous la IVe République, par la fondation du journal Action, qui a débuté dans la clandestinité à Montreuil, dans la maison d’une famille amie de ma mère. Action, Roger Waillant l’a souligné qu’il était le modèle de tous les futurs hebdomadaires de l’après-guerre. Elle se développe ensuite dans l’engagement primordial aux yeux de Maurice, dès lors qu’il fut élu député de Meurthe et Moselle en 1945, et qu’il eut rejoint en 1947, le parti communiste qui le nomme à son comité central, pour la défense du peuple et des ouvriers, mineurs et sidérurgistes de la Lorraine. Là, il a compté des amis qui l’accompagneront jusqu’à son dernier souffle. Elle se poursuit dans son engagement anti-colonial. Il se retrouve proche une fois de plus de Leclerc, qui dénonçait l’aveuglement de ceux qui voulaient rétablir l’Empire. Maurice prend la tête de la commission parlementaire qui dénonce le trafic des piastres. Cet engagement sans restriction mentale quelconque lui vaut de s’opposer pour la première fois à la direction thorézienne du PCF, quand elle critique Pierre Mendès-France. Au moment où s’engage le combat contre la déstalinisation, Maurice est encore aux premiers rangs, bataillant au sein des instances dirigeantes du parti communiste, pour le rallier à la liberté politique, et reconstruire, un mouvement ouvrier qui prendrait appui sur les valeurs républicaines exaltées par le Front Populaire, tout en plaidant pour une compréhension plus exacte de la politique indépendante du général de Gaulle.

 

Il eut à payer ce combat essentiel d’un échec qui sera aussi plus tard, celui du parti communiste lui-même. Il abandonne les responsabilités qui avaient été les siennes, moins importantes à ses yeux que l’idée profondément morale qu’il se faisait de la politique, une idée qui lui valu la sympathie profonde, réciproque, de la génération 1968 et finalement de toute la gauche.

 

Maurice ce rebelle, ne parlait pas de lui-même, mais toujours des autres, de ses camarades, de ses amis, et sa morale que j’ai évoquée n’était pas faite de leçons, mais d’actions, sans d’ailleurs la moindre trace d’anti-intellectualisme. La vérité et la justice, devaient être pour lui le véritable gage du bonheur en ce monde et nous pouvons témoigner qu’il a eu avec ma mère une vie heureuse. Si sa vie, limpide et sans tâche, porte en effet témoignage de l’amour qu’il portait à la France et à son peuple, lui qui ne se mettait jamais en avant, qui fut un homme juste, remercions donc la République de la célébrer aujourd’hui.

 

Je terminerais comme j’ai commencé, par la famille Hugo, amie des Lesouëf. Dans des journées de juin 1944, Maurice, engagé dans le combat, ne pu tirer sur un soldat allemand, un cuistot qui filait. Voilà ce qu’en dit Victor Hugo :

 

« Mon père, ce héros au sourire si doux,

Parcourait à cheval, le soir d’une bataille,

Il vit un Espagnol de l’armée en déroute

qui disait : « A boire ! à boire par pitié ! »

Et mon  père : « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé. »

Tout à coup, un autre homme, une espèce de maure,

visa au front mon père,

le coup passa si près que le chapeau tomba.

« Donne-lui tout de même à boire », dit mon père.

 

Le général Hugo, c’était Maurice…

 

Blandine Kriegel,

Discours lors du dévoilement de la Stèle à la mémoire de Maurice Kriegel-Valrimont, square Maurice Kriegel-Valrimont,

Paris, 15 juin 2015